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Entretien HLM avec Jean-Raymond Jacob, président de La Fédération
Mise en ligne : lundi 5 avril 2004,
auteur lafede
Depuis sa création en 1997, on entend dire de manière un peu emblématique que "les enjeux de la Fédé sont politiques et artistiques". Pensez-vous que ces enjeux ont évolué ces dernières années ?
Jean-Raymond Jacob : Les membres fondateurs, ou les gens qui, à un moment donné, ont fabriqué cette histoire, l’ont fait avec cette double entrée : la nécessité de mettre en place un outil politique au service d’un mouvement artistique. La Fédé est donc une fédération de professionnels, au sens propre du terme, qui se structure autour de la reconnaissance d’un métier. Mais il s’agit également de porter une parole politique sur le rôle des arts de la rue aujourd’hui et plus généralement une conception de l’artiste dans la société. Aujourd’hui, l’outil politique est entendu, La Fédération fait partie des structures qu’on invite à des réflexions liées à notre métier, et si certains l’oublient, on leur rappelle qu’on est là.
N’avez-vous pas le sentiment d’une implication moins grande des jeunes compagnies pour la défense d’une identité propre aux arts de la rue et d’un métier ?
JRJ : Il y a vingt ans, quand on finissait au poste après un spectacle, cette reconnaissance était une nécessité. On voulait qu’on nous laisse jouer dehors et on l’a fait. Ce qui est intéressant, pour une compagnie qui arrive dans ce métier aujourd’hui, c’est qu’elle a des outils à sa disposition. Il y a des portes à ouvrir, d’autres se ferment, mais ces portes existent ce qui n’était pas le cas auparavant. C’est un acquis, mais on reste un secteur doté de moyens insuffisants. Quand tu vois la Cie Off, qui est arrivé à une maturité d’écriture avec un projet d’opéra de cirque et qui a du mal à boucler sa production aujourd’hui, après ses vingt ans d’existence... Je pense que dans un milieu artistique conventionnel, quelqu’un avec le parcours de Philippe Freslon [1] aurait sans doute plus de facilités pour monter une production de cet ordre. Aujourd’hui, à jeu égal, nous n’avons toujours pas les mêmes moyens que les autres, même si la Cie Off fait partie des équipes conventionnées par le ministère de la Culture.
Précisément, ces difficultés ne posent-elles pas la question de la construction identitaire des arts de la rue et de la capacité de ce mouvement artistique à intégrer aujourd’hui toutes les formes de la création sur l’espace public ?
JRJ : C’est la modernité. Les arts de la rue ont toujours provoqué des transversalités, c’est aussi ce qui les nourrit. Ce mouvement se construit depuis vingt ans avec des gens qui viennent de la salle et qui sont allés dehors en adaptant leur savoir-faire à l’extérieur. On y croise tous les univers du spectacle, mais aussi le cinéma. Au niveau de l’écriture des spectacles, on retrouve par exemple des méthodes cinématographiques très proches du synopsis. Les arts de la rue ont toujours été sur un chemin de transversalité, ils ne sont que ça. Que cela continue aujourd’hui et que les gens soient attirés n’est pas un phénomène nouveau. Mon prochain spectacle est un opéra, c’est la première fois que je travaille avec ce matériau-là et j’ai intégré des artistes qui découvrent l’espace public.
Comment qualifier une expérience comme celle de "Nuits blanches" à Paris qui propose à bon nombre d’artistes d’investir l’espace public ?
JRJ : Pour moi, les Nuits blanches, ce n’est pas les arts de la rue, c’est une fête nocturne artistique d’extérieur et d’intérieur. Cela ressemble plus à une grande soirée agit-prop qui se veut contemporaine. Je ne vois pas où il y a une écriture au sens propre du terme, d’une œuvre pérenne qui serait vraiment pensée et réfléchie pour être jouée dehors. Ce sont des choses totalement différentes, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas bien ! On peut s’en nourrir, bien sûr. Qu’il s’agisse de danse, de vidéo, d’œuvres plastiques, cela nous intéresse de voir comment chaque artiste va affronter l’espace public. Et toute proposition, qu’elle soit bonne ou moins bonne, est instructive.
Mais est-ce que La Fédération peut être un relais pour des artistes qui souhaitent pour un temps seulement investir l’espace public et qui n’ont pas forcément toutes les clés en main ?
JRJ : La Fédération est à la rencontre des autres organismes représentatifs des différents métiers du spectacle. Nous nous tenons au courant de la manière dont ils œuvrent. Mais, je crois que La Fédé, c’est un espace qui permet aux gens de ce métier de travailler ensemble. C’est un des endroits où nous nous rencontrons, je dirais un peu "dédouanés" du côté impitoyable de ce métier. Et je pense que cela apporte beaucoup. Les gens se croisent à La Fédération alors qu’ils ne le feraient pas dans leurs parcours individuels. C’est un espace assez turbulent avec de forts caractères mais c’est aussi un endroit où l’on écoute beaucoup. Et si des artistes issus de la salle ont envie de rester dehors, pourquoi pas ! On en connaît : 26000 Couverts est un exemple.
La Fédération est tout de même à la recherche de nouveaux adhérents...
JRJ : Ce n’est pas très compliqué de savoir qui fait ce métier. Les équipes fondatrices sont encore là, avec depuis cinq ou six ans de jeunes compagnies qui ont rejoint la Fédé et sont présentes dans un conseil d’administration représentatif de ce métier. Le but du jeu pour La Fédé n’est pas de trouver des adhérents jeunes, c’est d’aller chercher des gens qui font ce métier et qui s’intéressent au monde professionnel qui les entoure. Dans ce sens, peut-être qu’effectivement La Fédération n’a pas assez de membres.
Mais on a une chance formidable, c’est d’être un des rares métiers qui peut encore se fabriquer. Les arts de la rue ont à peine vingt-cinq ans, tout le monde se connaît, on sait qui fait quoi. Aujourd’hui on est ni meilleur que les autres, ni plus téméraires, simplement on a la chance d’être sur un champ d’action neuf et sur lequel on peut encore agir. Je te mets au défi de changer le monde de l’audiovisuel. Tout se sait très vite dans ce milieu : si l’interview que je te donne est mauvaise, tout le monde saura que Jean-Raymond Jacob a dit de grosses conneries. Cela va vite et c’est une sacrée force, parce que ça veut dire qu’on reste vigilant sur nous-même, qu’on est encore capable de se parler, de savoir où sont les choses qui se fabriquent, où sont les écritures. Quand il y a quelque chose qui frémit dans ce métier, on le sait, ce qui est moins évident par exemple dans le théâtre, où il y a tellement de chapelles.
Il y a une dimension humaine et collective qui reste encore déterminante...
JRJ : J’en suis sûr ! On voit comment ça fonctionne. L’expérience de Restons vivants reste pour moi exemplaire de notre mode de fonctionnement et de la manière de s’entendre, de se concerter. Autre exemple, la journée professionnelle organisée par La Fédération Ile-de-France, les différentes équipes, la vitesse à laquelle les gens étaient capables de se mobiliser, de trouver leur place.
Quelle est l’étape à franchir aujourd’hui pour les arts de la rue et comment La Fédération envisage de porter ses revendications ?
JRJ : Il ne faut pas se voiler la face, là on ne parle plus d’artistique, mais on parle des moyens de l’artistique. Il faut que le secteur soit doté d’un budget conséquent. Nous demandons que le budget actuel des arts de la rue soit au moins doublé.
Pour autant est-ce pour vous le "salut" des arts de la rue passe uniquement par le ministère de la Culture ?
JRJ : Le "salut" passe par la capacité de ce secteur à réunir plusieurs partenaires autour de ses causes. Le ministère de la Culture, mais aussi les Régions, et l’on sait dès aujourd’hui le poids qu’auront les régions dans les dix ans à venir. On interpelle l’Etat, par rapport à ses responsabilités liées à la Culture, mais ce n’est pas le salut exclusif des arts de la rue. Le salut ne tient que dans le travail des artistes de rue, c’est-à-dire dans la qualité des spectacles. C’est ça le salut des arts de la rue, ce n’est pas autre chose.
On sait qu’il y a aussi un marché de type animatoire ou événementiel dans ce secteur. Ne pensez-vous pas que ce "mélange des genres" est une des raisons du faible niveau d’intervention des institutions culturelles en direction des arts de la rue ?
JRJ : On peut imaginer aussi que l’événementiel puisse permettre à des équipes de trouver des moyens de production qu’elles n’auront ni avec l’Etat, ni avec les collectivités locales. On ne va pas jeter la pierre aux compagnies qui vont travailler dans l’événementiel. C’est un faux problème, un alibi pour les gens qui ne veulent pas reconnaître les artistes de rue. Moi je fabrique des événements uniques, et quand j’entends dire que ces événements ne sont pas dignes d’une reconnaissance artistique parce que l’écriture n’est pas reconnue et que, soit disant, une œuvre doit être pérenne, je réponds en créant Transhumance : un événement monumental avec une écriture. Qu’il y ait des formes animatoires des arts de la rue, si à un moment donné elles apportent un sens, et si ça permet de passer à autre chose, pourquoi pas ? Il faut de tout pour faire un art !
L’organisation de fédérations régionales est-elle un moyen d’être plus efficace, plus proches des "nouveaux" centres de décision ?
JRJ : La Fédération en région porte les mêmes valeurs que La Fédération nationale, sur le fait d’être un outil qui permet aux gens de ce métier de confronter leurs pensées, leurs savoir-faire ou leurs moyens, mais aussi d’être présents politiquement sur le territoire régional, pour faire un travail de proximité auprès des collectivités locales. Enfin, il est clair dès aujourd’hui que les DRAC ont de plus en plus d’autonomie par rapport au pouvoir central et cette tendance ne fera que s’amplifier. Par ailleurs, on sait que les Régions vont hériter d’un certain nombre de compétences qui font qu’elles vont devenir des partenaires bien plus importants qu’avant. Si sur le terrain nous ne sommes pas en mesure d’avoir les mêmes actions qu’au plan national, toute l’histoire serait à refaire. Ceci dit, le secteur ne compte pas dix mille compagnies, donc on ne convoque pas toutes les régions. Mais s’il y a quatre ou cinq fédérations régionales qui peuvent émerger, ça serait pas mal.
Comment se positionne La Fédération par rapport aux organisations syndicales ou professionnelles comme l’U-Fisc ou le Synavi qui sont des forces de propositions pour l’ensemble du spectacle vivant ?
JRJ : Nous sommes présents et, bien entendu, nous nous tenons informés. Certains membres sont même très actifs au sein de commissions sur l’emploi ou la fiscalité. Mais il ne faut pas confondre : La Fédération n’est pas un syndicat. Même si ce débat reste vif et récurrent entre nos membres, pour le moment La Fédé n’est pas dans cette logique-là. Mais nous restons présents dans les débats qui agitent la profession.
Comment analysez-vous le mouvement des intermittents et leurs contre-propositions face à la réforme de l’assurance-chômage ?
JRJ : La première chose à dire, c’est qu’il faut du temps pour créer et, qu’avec cette réforme, on va moins donner du temps au temps. Aujourd’hui, de toute façon, cela déstabilise tout le monde, c’est un fait. Je travaille actuellement sur une grosse production avec soixante intermittents et on voit bien que les gens paniquent.
Sur l’action à poursuivre, La Fédération est très claire : nous adhérons à la contre-proposition faite par la Coordination, qui est une réponse très constructive à l’Etat. Le problème de l’emploi permanent est un autre problème pour notre secteur et nous en avons parlé avec Bernard Latarjet. D’ailleurs, je voudrais faire une précision sur notre rencontre avec la mission "Latarjet" : quand on rencontre les gens, ce n’est pas forcément parce qu’on est d’accord avec eux ! On peut aussi leur dire pourquoi on n’est pas d’accord. Depuis le départ, la Fédération a décidé de ne pas faire une politique de la chaise vide. Aujourd’hui, je défie quiconque d’avoir une solution toute prête à la politique culturelle des dix prochaines années.
Dans l’étude réalisée par HorsLesMurs après les événements de l’été dernier, une des conséquences que nous avions pointées était de voir le nombre et la qualité des créations diminuer au profit de spectacles plus "animatoires" destinés au marché de l’événementiel. Partagez-vous cette analyse ?
JRJ : Je crois à la capacité de ce métier de réagir et de continuer à inventer des histoires que personne d’autre ne pourrait inventer à notre place. C’est le moteur même de notre vie. Ce qui est dommage, c’est ce que ça a déstabilisé le métier, en créant des conflits qui n’avaient pas lieu d’exister.
Après l’Année des arts du cirque, l’idée d’une Année des arts de la rue fait son chemin au ministère de la Culture, auprès des compagnies et des organisations professionnelles. Est-ce que la Fédération y est favorable et à quelles conditions ?
JRJ : C’est la Fédé qui a exprimé le souhait d’une Année des arts de la rue, donc on y est favorable. Cette idée a été abandonnée pendant l’été 2003 parce qu’il y avait d’autres urgences. Mais si cette Année existe, elle sera déterminante pour la structuration de cette profession et c’est un objectif qui peut être fédérateur. Mais on ne souhaite pas la porter : La Fédération n’est pas opérateur mais initiateur. Ce sera également un moment de communication important autour des arts de la rue. Cette année ne pourrait pas se faire sans nous et cela nous semble aussi fondamental. Donc on devra faire partie du comité de pilotage.
Si je te pose la question plus personnellement, comment imagines-tu cette Année des arts de la rue ?
JRJ : Franchement, je rêve d’une chose fabriquée à cinquante, cent, deux cents compagnies, irréalisable et infaisable. C’est la nature même de ce qu’on est. C’est vrai qu’on parlera de structuration, de présence sur le territoire, du fait que cela doit attirer des moyens nouveaux, un regard neuf, mais vraiment, si on pouvait être porteur d’un acte artistique unique et extraordinaire, cela serait fédérateur.
[1] Co-directeur artistique de la Cie Off
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