Intermittence : Mouvement de résistance des Arts de la rue

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31 juillet 2003

Des manifestants se mettent à poil

COLERE TOUTE NUE

Les amoureux de défilés bariolés et d'AG agitées peuvent aller se rhabiller. En matière de protestation, la dernière tendance est au style dépouillé. Pour mieux se faire entendre il est désormais de bon goût de défiler dans le plus simple appareil, ou d'organiser un sit-in les fesses à l'air, rouge(s) de colère. Après les streakers, énergumènes anglais connus pour débouler à poil sur les terrains de foot et courts de tennis, voici venu le manifestant nu. Au printemps dernier, pas moins de 700 femmes australiennes se sont allongées nues, sur la pelouse de Byron Bay, pour hurler avec leur peau "No war" ; suivies par une trentaine d'Américaines qui s'affichèrent à même la neige de Central Park. Au Mexique, des paysans ont organisé, trois semaines durant, des strip-teases protestataires pour défendre leurs terres. Depuis peu, ce genre de coup de poing médiatique fait des émules en France. Mi-juillet, une poignée d'intermittents du spectacle, nus comme des vers dans les rues de Chalon-sur-Saône, invitaient les festivaliers à danser. Et déjà, en juin demier, neuf archéologues s'étaient défroqués devant l'Opéra Garnier, à Paris, inscrivant au feutre noir sur leurs postérieurs : "SOS archéo". L'effeuillage d'enseignants en pleine rue serait-il pour la rentrée ?

Emmanuelle basque



26 juillet 2003

Intermittents: poser des jalons à Chalon

«L'occupation artistique» de la ville dure depuis cinq jours. Objectif: la rentrée.

La ville s'est rendormie. A la terrasse des cafés, à peine parvient-on à lever le coude. L'avenue de la République, l'artère principale de Chalon-sur-Saône, est plombée par la chaleur des terres. Des grappes de touristes allemands arpentent les rues piétonnes où même les commerçants semblent avoir abdiqué. Une somnolence guette tout humain qui s'attarderait un peu trop longtemps dans ce désert de pavés et de briques. Les chiens, eux, ont déjà renoncé et dorment sur le goudron.

Police en Mob. Dans le parc Georges-Nouelles qui fut durant les quatre jours du festival le cadre de la mutinerie des intermittents grévistes, le squelette d'un chapiteau domine l'herbe cramoisie. A l'ombre de la tente, ils sont quelques dizaines à se regrouper pour la manifestation du soir, devenue un rituel en moins d'une semaine. Le matin, lors des réunions dans leur QG des Abattoirs (le lieu de création et de résidence qui accueille les compagnies à l'année), on décide du thème du défilé. Mardi, c'était une contre-manifestation de droite, en costumes trois-pièces et robes longues, criant «Pas de boulot pour les homos», ou «José au frais». Mercredi, un «Intermithon», vrai-faux parcours sportif. Ce jour-là, le groupe a opté pour une parade militaire, et célèbre «la création de l'armée de l'art». Bottes, treillis, bas sur la tête, les troupes rejoignent le rang, avant de partir pour le centre-ville au pas cadencé. La police vient discrètement s'enquérir du parcours, puis prend la tête du cortège en Mobylette.

«On ne sait pas si l'on reste, si on part lundi ou mardi, si un noyau dur continue à occuper la ville ou non.» Barthélémy Bompard est le directeur artistique de la compagnie Kumulus, l'une des plus cotées des arts de la rue, membre du collectif «Restons vivants» créé à Chalon. Après des semaines de grèves dures sur les différents festivals, Sotteville-lès-Rouen puis Avignon, ils ont choisi de changer leur angle de tir : jouer et parler au public. D'autres voulaient qu'aucun spectacle n'anime la cité bourguignonne. Durant quatre jours, les partisans de la grève générale ont mené la vie dure à ceux qui voulaient maintenir les représentations : «A Avignon, nous avions trois semaines pour nous expliquer, nous déchirer et nous ressouder, dit Laurence des 26 000 Couverts. A Chalon,avions quatre jours. Cette occupation artistique nous a permis de ne pas nous séparer sur les fractures du week-end qui auraient été terribles à gérer. On a apaisé les tensions.»

Relève. Après cinq jours d'occupation, ils sont deux cents à être restés. La fatigue gagne du terrain, mais la relève n'est pas loin. Chaque matin, de nouvelles compagnies viennent s'installer à Chalon. Le Nomade Village, une clique de musiciens basée à Aix-en-Provence, a posé ses bagages il y a deux jours : «Chalon est un point de départ pour un mouvement itinérant qui rejoindra Millau, Aurillac, puis Paris. Ce qui se joue ici est bien plus important que la seule question de l'intermittence. Et pour que le mouvement dure et prenne de l'ampleur, les relations avec le public sont essentielles.»

Pas facile de se faire une place dans une ville profondément ancrée à droite, fief durant dix-sept ans de Dominique Perben, l'actuel ministre de la Justice. La mairie a fait savoir qu'elle ne cautionnait pas l'occupation artistique mais qu'elle ne s'y opposerait pas tant que l'ordre public ne sera pas troublé. Chez les commerçants, on regarde les manifestations avec condescendance. D'autres se plaignent : «Pour la population du centre-ville, le festival est avant tout une manifestation commerciale, explique un éducateur des quartiers populaires de Chalon. A leurs yeux, ce n'est pas moral qu'un artiste sorte du cadre qui lui est alloué.» En prenant leurs aises, artistes, comédiens et techniciens ouvrent une brèche où des pans de certitude s'effondrent : «Beaucoup de personnes nous soutiennent. Elles nous disent souvent "nous aussi on a fait grève au printemps". A la fin de chaque manifestation, quelques dizaines se joignent à nous.» Certains ouvrent leur maison, d'autres préparent les repas. La compagnie Lackaal Duckric a lancé la société de parrainage des artistes et techniciens, une alliance spectateur-intermittent qui doit se prolonger tout au long de l'année.

«Durer». Le soir, entre les quatre barres d'immeubles des quartiers périphériques, l'armée de l'art organise des concerts et des barbecues. L'ambiance rappelle les inusables réunions socioculturelles, d'une naïveté à tout rompre. N'importe, l'occupation est une affaire de temps qui passe : «L'essentiel est de durer et de ne pas partir avant d'être vraiment structurés. Occuper le terrain, mais pas n'importe comment.» Une lutte en pleine mer de sable, entretenue par l'espoir d'une rentrée brûlante : «La France est en vacances, la gauche nous a complètement délaissés et le gouvernement nous ignore. Mais le chaos gagne. Il est nécessaire.En septembre, rien ne sera comme avant.».

Par Bruno MASI



26 juillet 2003

JT 19/20h - Bourgogne (Real Vidéo - haut débit)



25 juillet 2003

Manif façon MEDEF et second degré libérateur

" Monsieur Aillagon, tenez non ! " " Raffarin m'a donné la foi ", " Intermittents fainéants " " Détruisez, stérilisez les intermittents ! ". Poussés à bout, les intermittents, mardi soir, étaient-ils devenus fous ? À les voir sapés comme des Versaillais, parures et foulards de soie, raie sagement dessinée sur le côté, talons et autres signes extérieur de richesse, on aurait pu le croire. Mais, même excédés, les intermittents excellent dans l'impertinence, dans l'outrance salvatrice. Ils étaient trois cents à vouloir se " mettre dans la peau de mecs de droite, voir ce que c'était, être réactionnaire ". Ils ont mis le paquet. On se tordait de rire à leur passage. C'était puissant, du grand art. On pouffait, un défilé parodique terrible, d'une insolence terriblement subversive !

Chacun était parfait dans son contre-emploi. Les comédiens de la Cie Kumulus en slip bleu, blanc, rouge, et képi, les comédiens de la Cie de l'Unité déguisés en vrais royalistes et menés par la charrue d'un Jacques Livchine très en forme, scandaientt en chour " Vive le roi ! " façon Puy-du-Fou. D'ailleurs, les slogans en faveur de ce qui nous guette ne manquaient pas : " Moins de festival, plus de quinzaines commerciales ", " Arte c'est compliqué, TF1 c'est vach'ment bien ", ou pire, " TF1 sur toutes les chaînes " pouvait-on lire ou entendre. Ce beau monde braillard a envahi les rues et longé la Saône. Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, un formidable coup de canon donné par des grognards de l'Empire a chassé un essaim d'intermittents. Les banderoles " Jeune France rue ", " Pour une rue plus droite " ou encore " PSG fait nous rêvé " (sic) se dressaient, elles, toujours plus haut. Le rire, et puis un éclair de crainte, une incrédulité un peu bancale : tout ça, un jour, " pour de vrai ? "

Aude Brédy



25 juillet 2003

À Chalon, on se préoccupe les uns des autres

L'action artistique bat son plein à Chalon, avec des soirées riches et animées dans les quartiers périphériques.

Il se passe décidément à Chalon quelque chose. Pour l'évoquer, on évitera d'user à tour de bras des termes d'enthousiasme, d'unité, de rencontre enfin. Il s'agit certes de cela, mais le tout s'irise d'un étonnement quotidien qui paraît galvaniser les compagnies et ceux qui les entourent, et qui semble susciter chez beaucoup le désir de conjuguer aussitôt inventivité et revendication. Tâche ô combien difficile ! lorsqu'on sait que nombre de personnes ici sont en déroute morale, et plus encore, financière. Après avoir donné trois jours durant de leur énergique créativité, certains s'en vont dans leurs régions tenter de sauver ce qui leur reste de meubles. D'autres arrivent.... et prennent le relais. Pas facile de s'organiser, et de garder la cohérence initiale du mouvement avec ces fluctuations, notait Barthélemy Bompard, de la Cie Kumulus. Mais chacun y met visiblement du sien. Anxieux, tous les artistes ici le sont. Aussi, avant que dans son communiqué - annonçant qu'il " était envisageable que des artistes de rue se produisent à condition de respecter la tranquillité des Chalonnaises et des Chalonnais " -, le maire de Chalon ne désapprouve " le terme d'occupation " de la ville, " qui fait écho à une époque douloureuse de notre histoire ", les intermittents ici présents l'avaient remplacé par l'adjectif " préoccupée ".

Jean-Georges Tartare, faux maire à vraie barbe blanche et fin orateur, concocte chaque soir, avant le cri devenu rituel de 18 heures (et repris depuis mercredi dans une dizaine de villes), des requêtes poétiques et toujours acérées. En 1968, il avait treize ans et dit n'avoir jamais connu un tel échange de dons et d'idées : " Le plus juste, résume-t-il, est de dire que les Chalonnais s'occupent de nous. On s'occupe les uns des autres ". On a déjà parlé des logements à Chalon et ses environs que les habitants ont décidé de partager avec les artistes et techniciens. Sandrine, et ses acolytes de la Cie Tout s'emballe, de Forcalquier (04), ont vécu successivement chez une professeur de russe et chez un couple dont le mari est enseignant à l'IUFM. Elle raconte les conversations riches avec ses hôtes et combien elle est touchée par les attentions qu'ils lui ont prodiguées : " le matin, ils viennent nous demander si on a besoin de beurre, ils nous invitent à profiter de leur piscine. "

Depuis quatre jours aussi, la possibilité est donnée aux habitants et aux visiteurs de Chalon de parrainer un intermittent. N'était l'urgence de la situation, l'opération pourrait faire sourire. Reste que l'initiative, à même de resserrer un lien qui s'était peut-être distendu entre artistes et spectateurs, comptait, au bout de deux jours, plusieurs dizaines d'adhérents. L'engagement, non financier notons-le, est réciproque : l'intermittent écrira une fois par an à son parrain ou sa marraine pour l'informer de la teneur, de l'évolution de sa création, et l'invitera sur son lieu de travail, en le tenant au courant de ses lieux et dates de représentations. À son tour, et si cela est réalisable bien sûr, l'intermittent viendra rendre visite à la personne qui le parraine, pour découvrir l'environnement professionnel dans lequel elle évolue. Voilà qui devrait tisser des liens durables et décloisonner les univers.

Ces deux derniers jours, les intermittents à Chalon ont donné naissance à des actions précises, souvent drôles et déroutantes. C'est aux aurores, à 7 heures, mercredi matin, que les artistes de la compagnie du GRAALL (Groupement rural d'action artistique de libération ludique) venus de Crest dans la Drôme, ont provoqué le frottement de leurs créatures géantes et poilues, montées sur échasses et venues de la frontière entre la Chine et la Mongolie, et des salariés d'une zone industrielle de Chalon. Lesquels, arrivant en voiture, encore ensommeillés, ont aperçu sur le bord de la route de grandes bêtes voûtées, mais marchant sans relâche, en crabe à quatre pattes, et distribuant les fameux tracts " restons vivants ". Les yeux rougis, elles poussaient, sous leurs innombrables fils de serpillière, d'inénarrables grognements, entre détresse et tendresse, à l'adresse des automobilistes souriants et encourageants pour la plupart. Sur le bas-côté, une banderole annonçait " En voie de disparition ".

Ailleurs, dans des lieux d'ordinaire voués à la seule mécanique, d'autres actions encore. Dans une banque chalonnaise, les comédiens d'Opéra Pagaï ont fait irruption jeudi, se livrant à un hold-up artistique : " On n'en veut pas à votre argent, mais à votre écoute ", claironnaient-ils. Mercredi, le cagnard du début d'après-midi n'a pas empêché un skieur de la Cie des 26 000 Couverts de traverser à toute allure les rues de Chalon sous les regards éberlués. À la mairie, le sportif a réclamé une coupe et la survie des intermittents. Il ne reçut aucune coupe, mais une dame bienveillante de passage, lui a offert, dit-on, une médaille.

Depuis le début de la " préoccupation ", aussi, des particuliers demandent aux artistes de venir se produire à leur domicile. Cela s'achève souvent par de longues conversations et des repas festifs. Enfin, les actions ne se limitent pas aux murs de la ville. Elles s'organisent aussi à sa périphérie, dans des quartiers dits difficiles. Et le théâtre de s'offrir à tous, d'être " public ", véritablement. Hier soir, devait avoir lieu un barbecue géant et des spectacles au quartier du Stade. On a, pour notre part, assisté à celui du Pré-Saint-Jean. Quelle fête ce fut ! Là, dès 20 heures, au pied de HLM pas franchement blêmes, mais bon, toujours les mêmes - on les reconnaîtra -, petits et grands, pieds nus, assis à même le sol, riaient de bon cour, applaudissaient à tout va, aidaient dans ses tâches quotidiennes une ménagère un peu paumée, pas douée pour faire les crêpes. Un spectacle plein d'humanité de la Cie des Chercheurs d'air, obligée de partir le lendemain matin, en plein naufrage comptable. L'immense pelouse du Pré-Saint-Jean était parsemée de torches, il y avait un concert rock, des merguez, des gens, des discussions et des rires à foison. C'était magnifique.

Aude Brédy



24 juillet 2003, 20h33

A Chalon-sur-Saône, des intermittents inventent de nouvelles formes d'action


Un technicien est pris symboliquement à partie par deux comédiens déguisés, le 17 juillet à Chalon (Photo Fred Dufour - AFP)

A Chalon-sur-Saône, des intermittents du spectacle se relaient pour "préoccuper artistiquement" la ville, à la recherche de nouvelles formes de contestation de la réforme de leur statut.

Au lendemain d'un festival des arts de la rue miné par les grèves et les tergiversations de la direction, la "préoccupation" - finalement préférée à l'"occupation" annoncée les premiers jours - a commencé lundi par un bal populaire.

Depuis, les intermittents artistes de rue récitent des poèmes dans les supermarchés, chantent dans les banques, puis se retrouvent pour une action collective. Celle-ci se termine toujours par le "grand cri" de 19H30 devant la mairie. Cri de colère et d'espoir repris déjà dans une dizaine de villes, affirme un collectif.

"Evidemment, on n'occupe rien du tout. C'est totalement symbolique, imaginaire et poétique. On essaie de toucher les gens, un par un. Le mot d'ordre, c'est +moins de public, plus de gens+", explique Jacques Livchine, accouru d'Avignon où sa troupe est en grève.

Mardi, les intermittents ont organisé une "manif de droite" pour combattre le Medef par l'absurde. Mercredi, c'était séance de remise en forme sur la place de l'Hôtel de ville, suivie par une fête dans le quartier populaire du Prés Saint-Jean.

"Le prêtre de la paroisse nous avait invités. On a illuminé le quartier, apporté de quoi faire un barbecue géant et les habitants sont venus. On a joué un peu, parlé beaucoup aussi parce qu'on n'était pas là comme amuseurs publics mais pour occuper notre espace de travail", raconte Maud Le Floch, de la Fédération nationale des arts de la rue.

Des Chalonnais ont ouvert leurs portes pour héberger certains artistes, inviter à déjeuner ou permettre à ceux qui campent de prendre une douche.

Près d'une centaine d'entre eux ont aussi accepté de "parrainer" un artiste ou un technicien: le parrain s'engage à aller voir six spectacles vivants dans l'année, tandis que le filleul promet d'écrire régulièrement à son parrain pour lui faire partager le quotidien de sa vie d'intermittent.

Mais les troupes fatiguent. Jeudi après-midi, ils ne sont plus que 150 réunis derrière les Abattoirs, quartier général du théâtre de rue à Chalon. La tentation est grande de terminer sur un coup d'éclat mais des troupes fraîches sont annoncées pour le week-end et l'assemblée générale vote la poursuite.

"Le mouvement ne nous appartient plus. Il est parti d'une intuition, il va se poursuivre et se propager, on n'a pas le droit de l'arrêter", insiste Sandrine Roche, comédienne et porte-parole du collectif "Restons vivants", créé pour lancer la "préoccupation".

Une heure plus tard, est organisée une marche de "l'armée de l'art". Sous l'oeil perplexe des passants, ils défilent en treillis ou habits sombres, le visage recouvert d'un bas noir, en silence, marchant au pas au son des tambours, sous la bannière "L'art est une arme de construction massive".

Vendredi, journée nationale d'action des intermittents, d'autres actions sont prévues. Avec en ligne de mire le rassemblement altermondialiste à l'appel de la Coordination paysanne et d'ATTAC du 8 au 10 août dans le Larzac et le festival d'Aurillac du 19 au 23 août.



24 juillet 2003

Hors de la scène, le théâtre continue

FESTIVALS DE L'ÉTÉ CHALON-SUR-SAÔNE Depuis lundi, les compagnies «occupent» la ville, après s'être déchirées sur la grève


Les manifestations théâtralisées, tantôt drôles, tantôt tragiques de Chalon, préludent peut-être à des actions moins cruelles que les annulations pures et simples des autres festivals.
(Photo E. Bouland/Journal Saône-et-Loire.)

Il y aura eu au moins une manifestation pour soutenir l'accord du 26 juin. Une manifestation en cravates et tailleurs scandant à toute force «intermittents fainéants» entre deux slogans très polis : «Nous voulons des son et lumière», «USA, sors-nous de ce mauvais pas», «Monsieur Jean-Jacques Aillagon, tenez bon, s'il vous plaît», «Subvention égale dépense d'argent», «A bas le second degré» «Johnny avec nous»... Ils sont environ trois cents dans les rues de Chalon-sur-Saône, mardi en fin d'après-midi : hommes et femmes à la coiffure impeccable, skinheads avec une bannière, «PSG fais-nous rêver» et même une vingtaine de grognards de l'Empire avec drapeaux et canon.

Les soldats de Napoléon, c'est la compagnie Modern d'Okaz, installée à Chalon. Les autres manifestants, familles B.C.B.G., ou crânes rasés, ce sont des intermittents de plus de soixante-dix compagnies de théâtre de rue. Le 17e Festival Chalon dans la rue s'est officiellement achevé dimanche soir mais ils ont choisi de rester sur place : à l'appel du collectif Restons vivants, les artistes ont décidé l'«occupation» de la ville. Et leur manifestation est à la fois protestation et représentation, colère et spectacle, un bon spectacle, d'ailleurs. Depuis le début de la semaine, ils inventent une alternative à l'opposition entre la grève du spectacle et le «jouer quand même», une forme mi-art, mi-lutte qui succède aux traumatismes du festival. Car, ouvert jeudi 17 juillet, Chalon dans la rue est immédiatement soumis aux mêmes questions que tous les festivals de cet été. Un front gréviste se crée, avec des comédiens de rue mais aussi beaucoup d'envoyés de diverses coordinations d'intermittents et de la CGT. Les assemblées générales votent pour la liberté d'action de chaque compagnie mais des groupes interviennent pour interrompre des spectacles, à la fureur du public et de nombre de professionnels. La journée de vendredi est traumatisante, le festival tangue : spectacles empêchés ou interrompus, des comédiens grévistes protègent ceux qui veulent jouer pendant que d'autres plient bagage dans la confusion. La direction du festival, très contestée, refuse de tout annuler et les compagnies se mettent en grève générale le samedi, au grand dam des dizaines de milliers de spectateurs qui fréquentent chaque année le premier des deux grands rendez-vous des arts de la rue, avant Aurillac fin août.

Dimanche, les «extérieurs», venus prêcher la grève totale lèvent le camp. Certaines compagnies se sont à un tel point déchirées que les professionnels les imaginent mal se relever du psychodrame du vendredi, on se pose des questions sur Lackaal Duckric, Opus et même Royal de Luxe. Mais quelques-unes des compagnies de référence des arts de la rue (Générik Vapeur, 26 000 Couverts, Délices Dada, Métalovoice) affirment que le sabordage de l'outil de travail ne fera sans doute pas plier le gouvernement et qu'il faut trouver de nouvelles formes de lutte. L'idée s'impose : le festival après le festival, entre soi et en retrouvant les valeurs originelles du théâtre de rue.

Alors, du parc Georges-Nouelle où sont toujours dressés les chapiteaux érigés pour le festival, part tous les jours un cortège vers l'hôtel de ville. Lundi avec des valises, pour symboliser l'arrivée des compagnies, mardi pour «soutenir le Medef», mercredi en tenue de sport pour s'échauffer avant le déplacement vers Millau au 8 au 10 août... Et, sur les marches de la mairie, le «discoureur municipal« Jean Georges Tartare, belle barbe de patriarche et verbe haut, invite à «la lutte pertinente, impertinente et créatrice», avant que ne monte le cri. Ce cri, inventé pendant le festival, est d'une simplicité primale mais saisissante : deux minutes d'un grand cri collectif, «cri de la révolte et de l'espoir».

Et les artistes de rue reprennent la rue : danseurs d'Ex Nihilo dans le hall de la gare ou au pied d'une HLM, comédiens des Chercheurs d'air qui proposent des représentations en appartement, skieurs de 26 000 Couverts en plein centre-ville, barbecue géant pour tout un quartier par la compagnie Carabosse... «C'est un chantier de création», constate Pascal Doref de Metalovoice, heureux qu'«être hors contexte de festival et hors contexte économique oblige à aller chercher le public, comme on l'a fait tout au début du théâtre de rue». Pierre Berthelot, de Générik Vapeur, parle avec vigueur de «l'intérêt à être vivants et debout, et de sortir de la prise d'otage : ne pas bousiller les festivals par rapport à l'économie, ne pas griller leurs équipes par rapport aux politiques» : autant qu'un laboratoire vivant de la prise de parole, l'«occupation» de Chalon prélude peut-être à des actions moins cruelles que les annulations pures et simples de festivals.

D'ailleurs, on peut voir ces jours-ci de curieux renversements. Ainsi Fani, jeune comédienne qui a participé à des blocages de spectacles vendredi avant de plonger, cette semaine, dans le bouillonnement de Restons vivants, ne se voit «plus jamais» empêcher des comédiens de travailler. «Surtout, tout s'est passé sous les yeux du public», analyse Maud Le Floch, de la compagnie Off et de la Fédération des arts de la rue, «et il faut maintenant le retrouver». Question fondamentale pour un art dont les jeunes intermittents n'ont jamais connu qu'une économie dominée par les festivals, et qui n'ont pas mémoire des temps pionniers où il fallait «voler le public».

En tout cas, à Chalon, le public n'est pas loin, même s'il ne se masse pas toujours autour des comédiens en «intervention» : plus de deux cents logements ont été trouvés chez l'habitant pour les artistes «occupants».

Bertrand Dicale



23 juillet 2003

A Chalon, l'utopie en marche des artistes "préoccupés"

L'enthousiasme est là, nourrissant un sens de la débrouille cher aux arts de la rue.

Après les déchirements qui ont jalonné, du 17 au 20 juillet, le déroulement chaotique du festival Chalon dans la rue (Le Monde daté 20-21 juillet), une quarantaine de compagnies ont choisi de rester à Chalon-sur-Saône pour panser ses plaies et repenser sa lutte. L'appel lancé le 18 juillet pour "l'occupation artistique" de la ville dont le ministre de la justice, Dominique Perben, fut longtemps le maire, est effectif depuis lundi soir.

Si la municipalité UMP a tiqué sur les connotations historiques du terme "occupation", si elle précise, dans un communiqué, "qu'aucun accord de principe -...- n'a été donné ni ne sera donné", elle semble cependant tolérer le mouvement : "Que des artistes souhaitent se produire dans notre ville est envisageable à condition de respecter la tranquillité des Chalonnaises et des Chalonnais." A l'opposé de la violence des AG entre intermittents grévistes et non grévistes, qui rythmaient le festival, les réunions d'action, organisées sous la toile du petit chapiteau monté parc Georges-Nouelle, s'animent dans la bonne humeur de retrouvailles familiales. "Nous étions à fond pour la grève à Avignon, explique Barthélémy Bompard, directeur de la compagnie Kumulus, qui, cette année, n'a joué qu'une fois son nouveau spectacle, Itinéraire sans fond (s), à Chalon dans la rue, mais si nos structures s'arrêtent, nous n'avons plus de force. Nous travaillons sur une matière politique, il nous faut conserver la parole. Cette "occupation" à Chalon doit nous permettre d'inventer une nouvelle forme d'action."

HAPPENINGS COLLECTIFS

Sans l'appui logistique d'un festival, tout est à organiser. Hébergement, nourriture, communication avec les Chalonnais, la municipalité ou la presse, récupération de matériel... Les saltimbanques de l'asphalte doivent se répartir de multiples tâches. Même si la fatigue se fait sentir, la solidarité active d'une centaine de Chalonnais et l'arrivée annoncée de nouvelles troupes font chaud au cœur. Ce ne sera peut-être pas le "Woodstock bourguignon" dont certains rêvaient, mais l'enthousiasme est là, nourrissant un sens de la débrouille inhérent aux arts de la rue.

On travaille au concept de la manifestation de 18 heures, aux happenings collectifs, place de la mairie. On essaie de multiplier les interventions individuelles au cœur de la ville pour faire passer les messages et pour que cette "occupation" artistique - certains préfèrent le terme "préoccupation" - ne soit pas que théorique. Ex-Nihilo danse à la gare. Les Mousses font s'esclaffer les clients des cafés avant de les convier au rassemblement de l'hôtel de ville.

Réunies en un commando masqué et musical, les compagnies bordelaises d'Opéra Pagaï et Bougrelas font des irruptions burlesques - "Ceci est un hold-up culturel !" - dans les magasins de l'avenue de la République. Le lendemain sont prévues, dès 7 h 30, une performance de la compagnie Graal à la sortie de l'usine Kodak, puis l'afflux de troupes sur le grand marché du quartier du Pré-Saint-Jean, une des cités chalonnaises.

Malgré la tranquillité de la période estivale, les artistes retrouvent dans ces interventions sauvages, dans ce rapport direct et inattendu avec le public et l'environnement urbain, un peu de l'utopie originelle qui animait les arts de la rue au début des années 1970. "J'attends ça depuis vingt ans, se réjouit Jacques Livchine, un des pionniers du genre, fondateur-directeur du Théâtre de l'unité. La "festivalisation", le formatage dicté par les DRAC, ont émoussé le caractère subversif du théâtre de rue. Ce mouvement né de la lutte des intermittents annonce peut-être une rupture et l'avènement de nouvelles énergies, de nouvelles formes."

Si l'occupation chalonnaise ne s'est pas fixé de date limite, difficile d'imaginer qu'elle puisse durer sans résonance nationale. Certains aimeraient prolonger ailleurs ce type d'intervention, avant de fusionner cette cause culturelle à celle de l'altermondialisation lors du grand forum organisé dans le Larzac, début août, par la Confédération paysanne et Attac. Pour ensuite mieux rebondir à Aurillac, où se déroule habituellement le plus grand festival consacré en France aux arts de la rue, avec celui de Chalon-sur-Saône.

Stéphane Davet


La parade des "intermittents fainéants"

Chaque jour, les artistes de rue qui "occupent" Chalon-sur-Saône décident d'une manifestation thématique sillonnant la ville jusqu'à la mairie. A 18 heures, le 22 juillet, les agitateurs se sont amusés à organiser un défilé réactionnaire. Sous la bannière "Pour une rue plus droite", le collectif BCBG "Jeune France Rue" ou celui tout aussi imaginaire des "Femmes de France" - trois cents personnes environ -, rejoints par une vingtaine de grognards napoléoniens en armes, ont formé une parade scandant des slogans tels que : "Intermittents fainéants", "Aillagon tiens bon !", "Plus de quinzaines commerciales, moins de festivals", "Travail, famille, télévision", "Laissez le José au frais !", "La culture est une marchandise comme les autres" ou "Alain Delon, rejoins-nous à Chalon !". Avant l'exécution au canon d'une poignée d'intermittents, le discours d'un faux maire et un cri primal et collectif de protestation, devenu un des rituels de ce happening.



23 juillet 2003

Chalon, ville préoccupée de demain

L'occupation artistique et pacifique a débuté à Chalon sous le signe de l'unité, de l'humour et de la profondeur.

Lundi, après quatre jours d'un festival tourmenté, la ville, sa prose, reprenait ses droits dans les rues de Chalon : en début d'après-midi, les marteaux piqueurs malmenaient déjà le pavé. Les compagnies du collectif Restons vivants et toutes celles qui ont répondu à son appel se préparaient, elles, à reprendre la rue. Mais leur occupation artistique, pacifique et reconductible (voir notre édition de lundi) n'a pas débuté avant 18 heures. Il fallait marquer la transition avec le festival Chalon dans la rue, laisser aux esprits le temps de l'apaisement. Et prendre une inspiration neuve. Si, parmi les compagnies parties après la fin du festival - et après une longue grève -, beaucoup sont reparties ruinées, blessées, et n'ont pas eu la force de se joindre, pour l'heure, à l'occupation artistique, celles qui ont choisi d'ouvrer à Chalon sont également éprouvées : " On a connu des déchirements entre compagnies, mais aussi à l'intérieur de celles-ci. On a également souffert, nous aussi ", a dit lors d'une réunion, dimanche, un comédien de la compagnie Kumulus.

Une réunion qui a permis de vérifier la capacité de sursaut, les ressources incroyables, qui jusqu'à samedi semblaient taries, que porte en lui le mouvement des intermittents, à qui cette dénomination ne suffit plus. L'occupation est revendicative sur deux points, bien sûr : retrait du protocole et définition d'une vraie politique culturelle, mais cela en souhaitant ardemment dilater les contours de ses débats et combats. Elle se veut donc aussi festive et communicative. Le public a déserté dimanche la cité chalonnaise, qu'à cela ne tienne ! Il reste ici des gens, des individus, tous secteurs professionnels, toutes catégories sociales confondus, qui ont eux aussi à proposer.

L'occupation, notons-le, se montre organisée et surtout responsable : elle tient ainsi informée la municipalité et la population de Chalon de chacune de ses actions. La première, pour l'heure, n'a pas pipé mot sur l'occupation. " On considère donc qu'elle nous donne un accord de principe ", explique Sandrine, des Kumulus. " Aussi chaque compagnie a-t-elle pris soin de vérifier qu'elle dispose d'une assurance qui lui est propre. "

Difficile, à ce point de l'occupation, de sonder ce silence municipal " umpiste " ? Mais il serait pour le moins déconcertant qu'à ce généreux chantier elle oppose le refus ou pire, la violence. La population chalonnaise, pour sa part, s'est davantage manifestée, en témoigne la cagnotte généreuse qu'elle a réunie pour l'opération. Une cagnotte par ailleurs alimentée par les cachets des compagnies du in, y compris par certaines qui ont quitté la ville, ou par celles du off, qui ont offert le gain de leur chapeau. Signe encore d'une ville concernée, les quelque 150 hébergements que les habitants de la ville et des environs ont très vite mis à disposition des acteurs de la manifestation. Le prêtre de Chalon, le père Duband, est de ceux-là : après avoir expliqué à certaines de ses ouailles choquées par l'opération " Nus mais justes " (voir édition du 21 juillet) que la nudité, parfois, avait sa justesse et son fondement, il propose d'accueillir les artistes et les autres sur un terrain paroissial privé, et il héberge depuis lundi la compagnie L'Opéra Pagaille.

Cyril, qui en fait partie, était venu à Chalon en tant que spectateur. Instinctivement, il a décidé de rester, de se rallier à l'occupation, et a fait passer le message à ses comparses bordelais : " Même s'il est encore difficile de prédire l'évolution de cette occupation, ce rendez-vous, explique-t-il, est la chance pour retrouver l'unité. Au fil de divers lieux et des semaines, on était de plus en plus divisés sur le fait de jouer ou non. L'annulation des festivals d'Avignon et des Francofolies était un fait grave. Mais désormais, cela se traduit par trois phrases dans les médias. N'importe quelle corporation mécontente descend dans la rue pour dire sa colère. La rue, c'est notre quotidien, notre travail, qui est toujours vu de façon un peu subversive. Alors cette rue, gardons-la le plus longtemps possible ! " Et d'ajouter avec Sébastien : " Hors festival, sans dates ni cadre particulier, on est en train de retrouver ici la naissance, l'essence du théâtre de rue. "

Et plus encore : la parole, longtemps contenue, sur la souffrance du théâtre, au-delà de l'intermittence, s'est déliée. Jacques Livchine, du Théâtre de l'Unité, au gré de phrases assaisonnées dont il a le secret, s'en est fait le porte-voix : " À quoi ça sert, où est-ce qu'on va ? a-t-il interrogé. Pourquoi un directeur de scène nationale ne mange-t-il jamais avec un artiste de rue ? (...) Dans les DRAC, les mots "exigence" et "rigueur" sont mis en exergue, quand ceux de "générosité" et de "débraillé" caractérisent les artistes de rue ? Et pourquoi aujourd'hui les termes accolés "théâtre populaire" sonnent-ils presque vulgaires ? " Ces interrogations, on le sait, ne titillent pas seulement l'homme de théâtre. Ne s'y inscrit-il pas constamment le rejet de projets, à l'échelle de l'Hexagone ou de l'Europe, immédiatement rentables ? Est-il raisonnable de croire que l'art peut obéir à pareille injonction ? Sans parler de l'individu.

Alors quoi, pour rallier à leur réflexion d'autres causes, cette occupation devaient déjà se montrer unie. Elle l'était, indubitablement, dès l'inauguration, lundi à 18 heures Tous étaient ragaillardis par le nombre des nouveaux arrivants ! Il fallait célébrer ces retrouvailles, et traduire en images le voyage entrepris jusqu'ici. Avec moult bagages, sacs, valises, cartons et balluchons bariolés, les artistes ont marché du parc Georges-Nouelle à la place Ronde, jadis dévolue aux pendus. Là, sur fond de sons électroniques et de messages subtils concoctés par les Metallos Voice, se dressaient des panneaux venus de tous les horizons du rêve : Toulouse, les Poupées barbares ; Orléans, Krizo théâtre ; Besançon, Serial théâtre, pour ne citer qu'eux.

Ce cortège joyeux fut ensuite reçu place de l'Hôtel-de-Ville par le maire... enfin, par celui qui s'improvisa comme tel : Jean-Georges, qui reçut les artistes au biais d'un discours qui, sous couvert de citations pompeuses et d'enthousiasme convenu, ne se gêna pas, avec humour, pour interroger la surdité du pouvoir. Au gré de jeux de mots aussi, ainsi : " Les artistes ne veulent plus du caché, ils veulent du visible. " Un bel exemple de démocratie directe, sous les fenêtres closes de l'hôtel de ville et ses lettres d'or. Après un cri ragaillardi, qui parut moins blessé que les autres soirs, on guincha sec sur la place. L'occupation s'est poursuivie, hier encore, au gré de rencontres dont on apprenait les lieux et la teneur d'heure en heure. Sur le fil spontané de l'imaginaire.

Aude Brédy



23 juillet 2003

Les saltimbanques urbains occupent le terrain

Economiquement fragiles, dépendants des municipalités qui les accueillent, les arts de la rue sont en première ligne du conflit des intermittents. Après Sotteville-lès-Rouen et Chalon-sur-Saône, les compagnies se donnent rendez-vous au troisième grand festival de l'été, celui d'Aurillac, en août.

Pionniers du mélange des genres, comme le cirque, le théâtre, la danse, les performances ou la musique, les arts de la rue sont économiquement pauvres. L'ensemble des financements d'Etat qui leur sont dévolus s'élève à environ 6 millions d'euros - l'équivalent du budget d'une scène nationale importante, ou encore, un peu plus de 1 % du budget de la direction de la musique, de la danse et des spectacles. Très dépendants des festivals, permettant de multiplier par dix l'échelle des crédits d'Etat, les arts de la rue, dont le principe repose sur la gratuité, ont été en première ligne de l'onde de choc qui secoue le spectacle vivant depuis la fin juin.

Des trois festivals phares de l'été, deux ont été fortement perturbés, Viva Cité de Sotteville-lès-Rouen et Chalon dans la rue, qui vient de se terminer et de se prolonger par une occupation de la ville bourguignonne par des intermittents. Prévu du 19 au 23 août, le Festival d'Aurillac et son directeur artistique, Jean-Marie Songy, s'apprêtent à gérer au mieux une situation de crise et de grève larvée, traversée d'assemblées générales et de tensions. Celles-ci mettent en péril le bon déroulement de spectacles de rue où la déconcentration peut s'avérer physiquement dangereuse pour les acrobates, échassiers, motocyclistes et autres saltimbanques urbains.

L'accord signé le 27 juin menace l'existence des compagnies de théâtre et arts de la rue, y compris celle des plus connues (Ilotopie, Générik Vapeur, Metallovoice...) où le salariat n'est pas de mise, pas plus que l'adhésion à un syndicat ou même la sédentarisation. "On aura beau partir à la chasse aux abus, opposer la loi et la morale, le fait est que les artistes de rue travaillent énormément et gagnent peu", explique Pierre Sauvageot, directeur de Lieux publics, Centre national des arts de la rue de Marseille, également artiste - notamment au sein d'Allegro Barbaro. "Depuis deux ans, tous les feux d'alerte ont été allumés, en vain, poursuit-il. C'est parfois monstrueux, mais la radicalité a trouvé son efficacité."

Chalon est occupé, une caravane doit en partir vers le Larzac pour rejoindre les altermondialistes qui se sont donné rendez-vous sur le plateau, du 8 au 10 août - à une encablure d'Aurillac, où la Fédération des arts de la rue prévoit la tenue d'états généraux de la culture. Jean-Marie Songy, qui s'occupe des Spectacles de grand chemin organisés du 25 au 27 juillet à Ax-les-Thermes (Ariège), voit arriver des troupes "aux yeux cernés, épuisées par trois semaines de lutte". Le directeur du Festival d'Aurillac, créé en 1986 (pour 2003, le budget s'élève à 1,14 million d'euros, hors prestations techniques de la mairie), mise sur la "capacité d'adaptation génétique, originelle, d'artistes de terrain".

PAS D'INTERVENTION EXTÉRIEURE

Les arts de la rue sont en prise immédiate avec le réel. L'histoire de l'édition 2003 de Viva Cité, festival municipal de Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), est en ce sens édifiante. Créée en 1990 par la municipalité de cette ville de 31 000 habitants, dirigée par le député et maire (PS) Pierre Bourguignon, cette manifestation dispose d'un budget de 600 000 euros. Du 26 au 29 juin, le programme promettait la création de "dix-huit projets, par vingt-quatre compagnies dans le "in" et la présence de cinquante compagnies dans le "off"", selon son directeur artistique, Daniel Andrieux.

La troupe des Plasticiens volants devait en assurer l'ouverture, le 26 juin, par un Don Quichotte aérien, sur les quais rive gauche de Rouen, où devait arriver l'Armada des conquérants. Ce jour-là, à Paris, le Medef et trois syndicats minoritaires (la CFDT, la CFTC et la CGC) signent dans la nuit un protocole d'accord sur le statut des intermittents, malgré l'opposition de la CGT et de FO. A 23 heures, heure du coup d'envoi prévu de Viva Cité, les artistes ne jouent déjà plus le jeu. Ils perturbent. L'hypothèse d'une paix sociale sur les bords de Seine est définitivement écartée, d'autant plus qu'une intervention musclée de la police le 27 juin contre des intermittents rassemblés sur les lieux de l'Armada aboutit à cinq gardes à vue, dont celle d'un artiste de la Française de comptages, programmée à Viva Cité.

Cahin-caha, "40 % du "in" a joué, parfois avec retard, ou en partie", selon Daniel Andrieu. L'illustre famille Burattini a donné ainsi quatre des onze représentations prévues de son Théâtre du mélodrame, Allegro Barbaro a annulé son concert de sirènes. Comme Chalon dans la rue plus tard, Viva Cité n'a subi aucun blocage extérieur - au contraire de festivals comme les Tombées de la nuit de Rennes début juin ou les Francofolies de La Rochelle à la mi-juillet. "Ici, la grève a été gérée par les compagnies, et nous les avons accompagnées, y compris celles du "off", explique Philippe Berthaud, directeur des affaires culturelles de la ville. Nous avons des rapports privilégiés avec ces gens qui travaillent sur l'urbain, se posent des questions sur les notions de société et d'humanité."

Daniel Andrieux dirige également l'Atelier 231, baptisé en mémoire des locomotives Pacific 231 en partie fabriquées à Sotteville-lès-Rouen. Il s'agit d'un des quatre pôles nationaux des arts de la rue, avec Le Fourneau à Brest, Les Abattoirs de Chalon-sur-Saône, Lieux publics à Marseille, auxquels s'ajoutera bientôt Le Parapluie à Aurillac.

L'Atelier 231 emploie six permanents, organise des résidences de compagnies qui, elles, ne vivent que grâce au statut d'intermittent. "Ces troupes ne cherchent pas la croissance, pour eux, l'important est de pouvoir travailler, et survivre. Qu'une partie de leurs ressources viennent des collectivités locales ou des Assedic ne fait guère de différence", souligne Daniel Andrieux. Les artistes de rue, dont la ville est la scène, sont proches des politiques. "Pour qu'ils jouent, le maire leur donne la clé de sa ville. Ils doivent négocier avec les élus, les commerçants, les citoyens", explique Daniel Andrieux. Cette proximité renforce la légitimité des arts de la rue, en même temps qu'elle les expose aux dérives du clientélisme. Les artistes deviennent alors des animateurs et les spectateurs de simples électeurs : en 2002, les Pronomades de Saint-Gaudens (Haute-Garonne), créées par Philippe Saunier-Borrell, avaient fait les frais d'un changement de majorité municipale au profit de la droite.

A Aurillac, la ville de René Souchon (PS), personne n'évoque la perspective d'une annulation. Jean-Marie Songy dit "s'organiser pour accueillir le débat, notamment sur la situation sociale de l'artiste dans une société". "L'occupation de Chalon- sur-Saône décale dans le temps un conflit qui va durer. Nous allons devoir devenir plus militants qu'on ne l'a été depuis vingt ans, ajoute ce fervent partisan des cultures partagées. C'est troublant, car les compagnies ont besoin avant tout de garder le public."

Véronique Mortaigne



23 juillet 2003

A Chalon, les intermittents veillent à l'occupation

Après une journée silencieuse lundi, pour marquer la fin du festival Chalon dans la rue et le début de l'occupation artistique, la soixantaine de compagnies en présence dans la cité bourguignonne s'organise. La population répond présent et les listes de volontaires désireux de loger des comédiens ou de fournir des repas s'allongent d'heure en heure.

Chaque jour, le programme évolue : les manifestations sont prolongées par des interventions artistiques, puis une ou deux représentations. Métalovoice a ainsi joué son spectacle Fragile, place Ronde, lundi soir, à la suite d'une longue manifestation qui avait parcouru les rues du centre-ville. Initialement prévue jusqu'à vendredi, l'occupation pourrait continuer la semaine prochaine, voire plus. De nouvelles troupes, dont certaines en provenance d'Avignon, sont attendues. Ainsi Transe Express, compagnie emblématique des arts de la rue, a fait savoir qu'elle allait rejoindre Chalon et le collectif «Restons vivants», à l'initiative du projet.

Refus. Pour l'heure, la mairie (UMP) reste en retrait, affirmant ne pas s'opposer «à la continuation du festival tant que l'ordre public ne sera pas troublé». Refusant à tout prix d'offrir au maire «un festival gratuit», les compagnies cherchent à se démarquer d'une simple succession de spectacles, au profit d'actions de proximité, pédagogiques et artistiques.

(...)

Par Bruno MASI



22 juillet 2003

Occupation à Chalon, annulation à La Villette

C'est hier, en fin de journée, que débutait l'«occupation artistique» de Chalon-sur-Saône, action destinée à prolonger le festival Chalon dans la rue qui s'est achevé dimanche sans avoir jamais vraiment commencé (Libération d'hier).

Une soixantaine de compagnies ont pour le moment répondu à l'appel, afin de faire de la cité bourguignonne, selon les termes d'un communiqué collectif, un «laboratoire politique né des arts publics». Se pose maintenant la double question de la durée de l'occupation et de son ampleur, qui fera logiquement office de baromètre dans les jours à venir.

Pendant ce temps, la débâcle continue, avec l'abandon pur et simple, hier, du 14e Festival de cinéma de plein air de La Villette, à Paris. Censée débuter le 8 juillet (et durer tout l'été), la manifestation, sous-titrée «Un monde d'orages» (!), n'avait jamais démarré. Dans la foulée, la direction du parc de La Villette a annoncé l'annulation, le week-end des 26 et 27 juillet, de la manifestation «Scènes d'été», elle aussi prévue jusqu'à fin août. Rare rescapé, les Arts dînent à l'huile ont bien débuté, vendredi, à Douarnenez. Ce festival breton, dont le principe est l'invitation d'un port sardinier du monde, accueille cette fois une quarantaine d'artistes de Saint-Louis du Sénégal. Il s'affirme «atypique, engagé et, cette année, spécialement enragé».

Sinon, parmi les actions du jour, il faut retenir la visite surprise de quelques dizaines d'intermittents sur un casting de l'émission télé Popstars ­ ce qui tend à devenir un classique du genre contestataire ­, devant le palais des Congrès de Tours. Ainsi que l'initiative de la coordination des intermittents et précaires d'Ile-de-France, qui a demandé, via l'AFP, un débat télévisé avec l'Unedic.



22 juillet 2003

Des intermittents entament leur "occupation artistique" de Chalon

Des intermittents du spectacle ont entamé lundi "l'occupation artistique" de Chalon-sur-Saône, au lendemain de la clôture du Festival des arts de la rue, a-t-on appris auprès du collectif organisateur "Restons vivants" qui avance le chiffre de 500 "occupants". "L'occupation est pacifique, pour une durée indéterminée", selon Sandrine Roche, comédienne et porte-parole du collectif."Nous nous retrouverons chaque soir de 18H00 à minuit pour une action festive et collective, et dans l'après-midi, chacun est invité à s'exprimer comme il l'entend", a-t-elle ajouté, précisant que le collectif tenait le maire de la ville informé des actions mais qu'aucun rendez-vous n'avait été fixé.Les intermittents ont invité "toutes les personnes motivées et tout particulièrement les mouvements dont les luttes sont voisines de la nôtre", à les rejoindre à Chalon-sur-Saône, dont ils entendent faire "un laboratoire politique né des arts publics", selon un communiqué."Pour l'instant, nous avons déjà le soutien de Chalonnais. Près de 150 familles ont déjà proposé d'héberger des intermittents, de partager un repas, de donner un coup de main...", a affirmé Sandrine Roche."Il ne s'est rien passé pendant les quatre jours du festival, alors comme on réinvestit la rue et qu'on veut faire une grosse fête ensemble, ils viennent voir", a-t-elle affirmé.De jeudi à dimanche, la 17e édition du festival "Chalon dans la rue" s'est déroulée dans la confusion, les quelque 1.300 intermittents du spectacle impliqués se déchirant sur la nécessité de faire grève ou de jouer pour dire leur opposition au protocole d'accord réformant leur assurance chômage.De fait, plus de 80% des spectacles n'ont pas eu lieu ou ont été interrompus, ce qui a souvent provoqué souvent le courroux des Chalonnais.


21 juillet 2003

Chalon en voie d'occupation

Le festival des arts de la rue clos, les intermittents présents sur place battent le rappel des troupes du reste de la France.

Une ville morte, abasourdie par la chaleur et le vide. Samedi, la vingtaine de compagnies signataires de l'appel «Restons vivants» (qui souhaitait prolonger la lutte en jouant), ont appelé à une journée d'action commune. Tous les spectacles du in et du off, à l'exception de quelques francs-tireurs, ont été annulés. La Grande-Rue, petit royaume de la sandale bon marché et du sandwich, semblait désespérément orpheline d'une foule qui, d'ordinaire, circule de spectacle en spectacle. Après deux jours d'une confrontation tendue entre les partisans de la grève totale et ceux du maintien des représentations ­ quitte à s'exposer à des missions commandos de manifestants venus couper la lumière ­, cette journée devait être l'occasion de rassembler les troupes.

Opération «nus». On prédisait des heures inventives et radicales. On récolta de mornes minutes, à peine troublées par les forums et cortèges, d'une banalité à faire pâlir le moindre agent de la SNCF rompu à la lutte syndicale. Après le pique-nique, qui a réuni quelques centaines de convives au parc Georges-Nouelle, le serpentin de grévistes a pris le chemin de la vieille ville, avant qu'une trentaine de comédiens ne se jettent dans la Saône, entre deux petits bateaux symbolisant les annexes VIII et X du régime de l'intermittence.

Non loin, toute la journée, on cherchait des volontaires. Il en fallait cinq cents pour que l'idée de Michel Crespin, ancien directeur de Lieux publics et partisan de la grève générale, voie le jour. L'opération «Tous nus, tous justes», soit une foule complètement dévêtue le temps d'une valse sous les fenêtres de l'hôtel de ville, aura eu le mérite de rafraîchir les corps et les esprits. Mais ni Crespin, ni les discussions sans fin dans les lieux de spectacle ne sont parvenus à gommer le profond désarroi qui étreint toute une profession. A Chalon, suintait un sentiment incroyable d'impuissance et de frustration.

Laver l'affront. Cette journée banalisée n'a pourtant pas été si noire. Certes, Chalon dans la rue restera le festival d'une revendication paralysée par les fractures internes, où ceux qui avaient le plus à perdre ont pris le plus grand risque, celui de ne pas jouer. Chalon demeurera aussi marqué par l'inaction de deux codirecteurs et par une coordination des intermittents (organisée sur le même schéma que celles d'Avignon et Paris), à la légitimité contestée dès les premiers jours. Mais, en apaisant les querelles, elle a permis un recadrage salutaire. Laver l'affront, se réunir et mettre sur pied le projet d'occupation artistique de la ville.

A la nuit tombée, quatre cents artistes se sont retrouvés dans l'école maternelle de l'Est, le siège de la coordination, pour envisager concrètement le prolongement du festival au-delà de sa limite officielle. Toute la soirée de samedi et la journée de dimanche, on a cherché à cerner l'ensemble des contraintes techniques inhérentes au projet. L'idée se concrétise d'heure en heure. Un appel aux compagnies absentes de Chalon (notamment celles qui n'ont pas pu jouer pour cause de festivals annulés) a été lancé. Un fonds de solidarité, composé de tout ou partie des cachets des troupes engagées sur le in, a été mis en place. L'occupation est annoncée pour une durée indéterminée, renouvelable chaque jour.

C'est sans doute la vraie bonne idée qui a percé de ces quatre jours. Elle risque de confronter, et la municipalité (UMP), et le gouvernement, à une situation inédite. Comment pousser vers la sortie des artistes organisés et autonomes, à nouveau solidaires, de surcroît pacifiques depuis le début du conflit national ? Un dilemme qui ne pourrait pas trouver d'issue dans la violence. A moins que la mairie n'y voie le moyen de calmer des commerçants légèrement renfrognés.

Pari. Mais des inconnues subsistent. En premier lieu, le nombre de compagnies qui rejoindront Chalon : même si des troupes de toute la France ont déjà fait savoir qu'elles prenaient la route, le mouvement doit s'appuyer sur une vraie mobilisation. C'est également une affaire de temps : pour que l'occupation soit porteuse d'un message fort à l'adresse des pouvoirs publics, elle doit impérativement durer. Deux ou trois jours ? Une semaine ? Plus encore ? Hier, les compagnies réunies en ateliers de travail tablaient sur une mobilisation qui courrait au moins jusqu'à jeudi. Enfin, l'attitude du public sera déterminante. Pour l'heure, une frange réduite s'est vraiment mobilisée, allant jusqu'à offrir le gîte et le couvert aux compagnies qui prolongent leur séjour. Mais la majeure partie est juste restée avide de divertissement. L'occupation doit être officiellement déclarée ce soir.

Par Bruno MASI



21 juillet 2003

Chalon crie, se met à nu et investit ses rues

Passées les divisions, Chalon appelle à une occupation artistique de la ville à partir d'aujourd'hui

"Dans le cadre du mouvement national des intermittents du spectacle, les compagnies présentes à Chalon-sur-Saône et rassemblées sous l'appellation " Restons vivants " ont décidé d'une occupation artistique et pacifique de la ville à l'issue du festival (...) qui débutera aujourd'hui. Cette proposition, renversant les logiques marchandes et les contraintes imposées à la création et à l'expression artistique, vise à prolonger et approfondir les relations avec le public, à échanger, inventer ensemble, et donner une nouvelle impulsion à l'actuel mouvement. Et (...) surtout à reprendre un territoire et un temps de parole sociale menacés par la seule logique économique et sécuritaire."

L'oil déjà perçant, hier au petit matin, Barthélémy Bompard, de la compagnie Kumulus, veut croire à "ce généreux chantier", lequel ne sera pas une prolongation de " Chalon dans la rue ", qui fut fortement perturbé, ou un nouveau festival.

Non, cette idée d'une occupation artistique reconductible des rues de Chalon est sous-tendue par l'appel à une prise de conscience collective ; l'invite ici faite est d'autant plus culottée qu'elle embrasse un large spectre : "compagnies, artistes, techniciens, organisateurs", bien sûr, mais tout autant "mouvements dont les luttes sont voisines de la leur : professionnels de l'éducation nationale, retraités, ouvriers, paysans, journalistes, architectes, archéologues, infirmières". À bon entendeur !

Dès hier, l'appel fut entendu : samedi, arrivait le Théâtre de l'Unité de Jacques Livchine et la célèbre compagnie de théâtre de rue Transe Express ; des compagnies en souffrance, venues d'Avignon, ainsi qu'une dizaine d'autres, d'Annecy, étaient elles aussi sur le départ.

C'est peu dire que la journée de grève décrétée pour le samedi 19 juillet, ponctuée d'actions - on y reviendra - très majoritairement suivies, eut un effet salvateur. À "Chalon dans la rue", le mouvement des intermittents, prenait un virage aigu, il fallait être à la hauteur mais le temps était compté. À ce titre, le festival a débuté sous des auspices douloureux, ceux, souvent dévastateurs, du déchirement. Les premiers forums furent houleux, et beaucoup, d'abord, y virent, malgré eux, le lieu d'un exutoire. C'est que Chalon, à ses dates des 17, 18, 19, et 20 juillet, s'est situé à la croisée d'épuisements, lesquels ne manquent jamais de drainer leur lot de divergences.

Dans la cour d'une école maternelle chalonnaise, écrasée de chaleur et improvisée en espace de paroles et de décisions, on remarque maints visages entrevus dans la cité des Papes, qui essaient de tirer les enseignements des festivals annulés, amputés. Mais surtout, il y avait là des êtres marqués par un mouvement long de plus de trois semaines. Depuis le 27 juin, plusieurs villes en furent le théâtre : Sotteville-lès-Rouen, Lille, La Seyne-sur-Mer, Nevers, Avignon, Montpellier, Grenoble, Cherbourg, Nantes, Rennes. Une liste dont la longueur était proportionnelle à la douleur lisible dans les regards et les réactions, compagnies in et off confondus, à Chalon, où l'on se demandait si quatre jours seraient suffisants pour ouvrer et convaincre.

Pour dire vite, les réunions et le bourdonnement des rues ont fait apparaître trois positions. La première, tout en laissant la possibilité de jouer aux compagnies qui le souhaitent, convaincue qu'il faut poursuivre fermement et pleinement la grève : "On n'arrête pas un mouvement comme ça", s'insurgeait Nicolas de la compagnie La Lune rouge, face à un gouvernement autiste, on doit rester debout ! Tout ce qui se passe ici joue pour la rentrée ! " Et d'ajouter : "C'était du pipeau, mais Aillagon a quand même changé de ton en proposant le 7 juillet l'ouverture d'un débat sur le spectacle vivant"

Une seconde partie des intermittents, rassemblée sous le collectif "Restons vivants" a affirmé, elle, une même détermination dans la lutte, mais celle-ci devait prendre d'autres formes. Avant que se poursuive la déambulation, sur les bords de la Saône, de son spectacle Itinéraires sans fond(s), Barthélémy Bompard a solennellement dit, vendredi soir : "Nous soutenir, c'est vous soutenir aussi [...]. On s'est pris une belle gamelle à Avignon, on a perdu la bataille, mais pas la guerre. Nous, on préfère jouer, utiliser notre compagnie pour servir à la lutte. Et nous sommes solidaires de nos collègues en grève".

Si Itinéraires sans fond(s) a pu se poursuivre sans encombres, ce ne fut pas le cas d'autres spectacles. Un troisième noyau, plus radical encore, s'est imposé avant ou au début de certains spectacles. Jeudi soir, la compagnie Royal de luxe en a fait les frais, et est entrée, paraît-il, en fureur. Les 800 spectateurs présents ont, eux aussi, peu apprécié. La compagnie a ensuite annulé ses autres représentations. Plus calme, mais non moins consternée fut vendredi soir, la réaction de la compagnie Les 26 000 couverts, dont l'espace scénique, au Colisée, fut investi par des grévistes statiques mais excédés et porteurs de panneaux lançant des SOS pour la culture.

"Il était évident que, en état de choc, nous devions faire la grève à Sotteville-lès-Rouen, mais là on est en train de se mettre à dos le public", ont déclaré en substance, les membres de la compagnie, approuvés par un public très déçu. "On ne veut pas baisser les bras, mais ce qui se passe entre nous est en train de contaminer notre rapport au public : on se déchire. On respecte votre grève, on voulait que vous respectiez notre moyen d'action." À savoir, au milieu du spectacle, la lecture d'un texte fort sur fond de scène vide, reflet du devenir du paysage culturel, invitant aussi le public à se rassembler place de l'Hôtel-de-Ville pour échanger et pour le grand cri impulsif. Un cri d'effroi, véritablement, que continue de pousser une vraie marée humaine chaque soir sur la dite place. Un cri libérateur. Et rassembleur.

Car deux jours de division, de tension c'était déjà bien assez. Les deux directeurs du festival - qui ne seront pas reconduits dans leur fonction après dix-sept ans de service l'an prochain par la municipalité UMP - en firent aussi les frais. Certains intermittents leur ont demandé une position plus ferme, ou encore l'annulation du festival, à l'instar, au deuxième jour, de l'association professionnelle des arts de la rue, "en soutien, notamment au mouvement [...] , devant l'impossibilité que les ouvres soient présentées de manière satisfaisante au public et face aux risques de fracture internes aux compagnies". Mais l'équipe du festival s'y est refusée. La veille, Pierre Layac insistait sur trois points, après avoir fustigé le protocole : "Le dispositif du festival devait être prêt à fonctionner ; la parole pouvait circuler grâce à la mise à disposition de lieux pour réfléchir à des actions."

La question de faire la grève, ou non, à Chalon, est passée au second plan. Il importe de faire, d'agir. Et l'urgence et la détresse, voire la division ont aussi ceci de bon qu'elles font l'imaginaire beau ; il en jaillit des actes immédiatement symboliques, éloquents. Il y eut vendredi soir, avant le cri, un pot convivial place de l'Hôtel-de-Ville, offert par les intermittents. "Quel savoir-vivre, quand même, ces artistes", entendait-on. Un pique-nique fut organisé samedi, parc Georges-Nouelle. Dans la matinée, un mur avec les décors des spectacles grimpait sans relâche, rivalisant avec le mur de l'hôtel de ville. Enfin, la vision de l'acte Nus mais juste, minutieusement mis en scène par Michel Crespin, fondateur notamment du festival d'Aurillac, sous l'hôtel de ville, devrait longtemps frémir dans les mémoires. Accompagnés à l'accordéon, 500 intermittents se sont déshabillés lentement, avec une gravité non feinte. Nus, ils ont chacun convié un spectateur à trois pas de valse. Il n'y avait là nul exhibitionnisme. "Dans cet acte se fondent nos différences d'appréciation de stratégie. Nous sommes différents et pourtant nous sommes ensemble.", notait Michel Crespin. La scène était saupoudrée d'humour et se dépliait dans les règles de l'art. Les artistes se tenaient là dans leur plus humble vérité. Le public s'y est frotté en douceur.

Aude Brédy



18-19 juillet 2003

JT 20h - 18/07/03 (Real Vidéo - haut débit)
JT 20h - 19/07/03 (Real Vidéo - haut débit)



19 juillet 2003

Chalon pris entre deux fronts

Annuler ou pas? Vendredi, au festival des arts de la rue, les intermittents divergeaient sur la stratégie.

Chalon-sur-Saône, le temps est compté. Vendredi, deux conceptions différentes de l'action à mener face au mépris du gouvernement s'affrontaient toujours : d'un côté, les partisans de la grève totale, prêts à intervenir sur les spectacles en cours, comme ce fut le cas lors d'une représentation de Royal de Luxe jeudi soir (annulant dès lors toutes ses représentations) ; de l'autre, un collectif de compagnies, pour la plupart issues du in, prônant de nouvelles formes d'action, dont le maintien des spectacles. Mais Chalon n'est pas Avignon. Tandis que le festival de théâtre avait trois semaines devant lui pour lancer les débats, régler les luttes internes et envoyer un message conséquent au ministre de la Culture, celui des arts de la rue n'a plus que deux jours pour trouver une position unanime et durable. Cependant, les tentatives de rassemblement ne manquent pas.

Texte adopté. En premier lieu, l'appel «Restons vivants», lancé par une vingtaine de troupes du in : les artistes intermittents reconnaissent que la grève «a porté ses fruits médiatiquement et populairement», mais que l'annulation des festivals n'a pas fait fléchir le gouvernement. Il convient donc de jouer, tout en multipliant les actions. Pierre Berthelot, de Generik Vapeur, signataire de l'appel : «Nous sommes tous en lutte, mais divergeons seulement sur les moyens à mettre en oeuvre. On n'a pas le droit de se déchirer sur la forme. Nos spectacles parlent tous des difficultés que nous rencontrons actuellement. Ce sont nos meilleurs outils. On ne peut qu'être blessés quand nous sommes assimilés à des briseurs de grèves.»

Mis sur pied jeudi, le texte est adopté dans la matinée par des compagnies jusque-là engagées dans la radicalisation du mouvement, et séduites par les alternatives que cette partie des comédiens engagés dans le festival propose. «L'idée d'une occupation artistique et reconductible de la ville fait son chemin, explique Pascal Dores, de Métalovoice. Nous sommes passés d'une utopie à un projet concret où l'on inviterait les compagnies qui n'ont pas pu jouer dans les festivals annulés. Nous n'excluons pas également l'idée de se retrouver dans un autre lieu pour cela.» L'occupation a été officiellement annoncée lors d'une conférence de presse en début de soirée.

Durcissement. Pour Michel Crespin, responsable de la Fai Ar (Formation avancée itinérante pour les arts de la rue), la position de ce collectif n'est pourtant pas tenable : «On n'a pas encore épuisé le seul levier stratégique qui consiste à déstabiliser les festivals. Je suis pour la grève. Ce qui est en train de se passer dans le milieu de la culture va nourrir nos vingt prochaines années d'actions... Si on joue ici, Avignon n'aura été qu'un mur. C'est sûr, il faudra faire beaucoup de sacrifices, mais nous n'avons pas le choix.»

En milieu d'après-midi, le rapport de force se durcit. Après l'arrêt, par plusieurs dizaines de manifestants, des spectacles des 12 Balles dans la peau et des 26 000 Couverts, le public, en quittant la salle, affiche clairement son soutien aux compagnies qui maintiennent leurs représentations. La situation devient intenable. Beaucoup prennent conscience que se joue, à Chalon, bien plus que des divergences sur les modes d'action. Toute une profession et, avec elle, ses engagements et sa solidarité se trouvent mis à mal par une fracture qui grandit d'heure en heure.

Déchirement. C'est dans ce climat de divorce violent qu'une troisième option a vu le jour : demander aux codirecteurs Pierre Layac et Jacques Quentin l'annulation du festival. Pour Philippe Saunier-Borrell, directeur des Pronomades de Haute-Garonne, l'arrêt total de Chalon dans la Rue est la seule issue possible : «Les directeurs du festival doivent s'exprimer et ne pas laisser les compagnies s'entredéchirer. Il faut qu'ils prennent leurs responsabilités. Il en va de la dignité de nos métiers d'encadrement.» Une position également adoptée par la Fédération des arts de la rue : dans un communiqué, elle appelle le maire de Chalon-sur-Saône, Michel Allex, et les organisateurs «à prononcer l'arrêt immédiat de l'édition 2003 du festival».

Dans la soirée, des troupes ont préféré ne pas jouer plutôt que de s'exposer à une intervention. D'autres ont bravé les annonces de black-out. A l'appel des compagnies du in, aucun spectacle ne devrait avoir lieu ce samedi, au profit d'une manifestation ralliant tous les comédiens, in et off compris. Une dernière chance pour sauver la face ?.

Par Bruno MASI



18 juillet 2003

Chalon à la rue

Artistes divisés, directeurs absents: la cacophonie règne au festival de théâtre de rue.

Tout est allé si vite. En quelques heures, mercredi, avant même l'ouverture officielle du festival Chalon dans la rue, les intermittents se sont regroupés au sein d'une coordination identique à celles d'Avignon et de Paris. Une seule question flottait au-dessus de la ville : faut-il jouer, ou entremêler spectacles et actions revendicatives ? Le matin, les manifestants s'étaient déjà prononcés pour la grève reconductible chaque jour. Des techniciens employés au montage du festival débrayaient dans la foulée. Le soir, alors que la compagnie 26 000 Couverts se produisait devant un parterre d'huiles régionales, une centaine d'intermittents sont venus troubler la disposition des petits fours et du champagne : à la fin de la représentation, ils ont pénétré dans la salle, interpellant notables et élus sous le regard médusé et embué de larmes des deux codirecteurs de Chalon dans la rue, Pierre Layac et Jacques Quentin. Le ton était donné.

Quelle stratégie ? Premier dilemme : est-il moralement possible de survivre à l'annulation d'Avignon et de jouer quand la plupart des festivals ont plié boutique ? Beaucoup estiment que les arts de la rue ont une carte à sortir de leur manche, dans une partie qui semble pourtant définitivement truquée. Hier matin, après une assemblée dans le jardin du Carmel, le coeur du festival, la plupart des compagnies du in ont adopté une position commune : les spectacles doivent avoir lieu, émaillés d'actions ponctuelles comme celle de prolonger le festival au-delà de dimanche et d'occuper la ville pour une durée indéterminée.

D'après Barthélemy Bompard, de la compagnie Kumulus, «Il est temps d'inventer de nouvelles formes d'action. Nous étions à fond dans la grève à Avignon. On pensait que l'annulation de tous les festivals ferait plier le gouvernement. Or, il campe sur ses positions. Alors il faut changer de stratégie, et ne pas faire en sorte qu'une minorité de gens qui, pour la plupart, ne jouent pas à Chalon, entraîne dans une grève le plus grand nombre.» En fin d'après-midi, la grève était votée. Des compagnies laissaient entendre qu'elles joueraient néanmoins. Premier cas concret, en début de soirée, le Royal de Luxe débutait son spectacle... interrompu un quart d'heure plus tard par les grévistes.

Au-delà du débat de fond, s'affrontent à Chalon deux conceptions de la mobilisation. Pour les partisans de la tenue du festival, l'équation est simple : c'est la seule possibilité de se faire entendre par un public qui plierait bagage à la première anicroche. Une affaire également de territoire où, les arts de la rue, déjà malmenés dans nombre de régions, n'auraient pas le luxe de s'offrir un coup d'éclat. Entre les spectateurs qui, imperturbables, gardent le nez plongé dans le programme et les volontaristes proposant à la chaîne d'ultimes actions «pédagogiques et médiatiques», le mouvement semble avoir perdu de vue l'essentiel d'un combat qui, avant d'être une lutte pour la sauvegarde d'un régime, est un débat politique débordant le seul microcosme de la culture. Une inertie, des querelles intestines et des positions grégaires d'autant plus surprenantes que les arts de la rue passent pour la frange la plus politique et radicale du spectacle vivant ­ ils seront d'ailleurs au premier rang des victimes une fois l'accord agréé.

Panique. Dans ce maelström, les deux codirecteurs ont brillé par leur absence. Multipliant les déclarations contradictoires, Pierre Layac et Jacques Quentin, qui jouent cette année leur va-tout (face à une municipalité UMP décidée à les évincer), semblent dépassés par un mouvement qui évolue d'heure en heure. La seule échappatoire digne, celle d'un sabordage en règle, orchestré et scénographié, n'aura été envisagé que lors d'un court instant de panique. Ils ont peut-être raté l'occasion d'être, pour une fois, à la hauteur.

Par Bruno MASI