Intermittence : Mouvement de résistance des Arts de la rue

Infos Le Kit Actualité Contacts / Liens
Images fortes Histoire de l'Intermittence Sons et Vidéos
Fond de soutien Protocole et Analyses Textes à diffuser
Actions [Angers] [Aurillac] [Carhaix] [Chalon] [Cognac] [Dijon] [La Flèche] [La Réunion]
[Libourne] [Lyon] [Moirans] [Morlaix] [Nevers] [Nantes] [Paris] [Pornichet]
[Rennes] [Sotteville] [Tours] [A l'étranger] [Les discours du maire-de...]
Et aussi Les élus locaux rejoignent le mouvement Les programmateurs s'engagent !

Le site des
Restons Vivants !

Sotteville (26-28/06/03) Photos Compagnies en grève Contacts des engagés (xls - 40ko)
  Presse Assistance aux embastillés  

Sotteville, vendredi 27 juin 2003
Festival Vivacité

Lire le témoignage de Goobi et ses démélées avec la police

Grève générale des spectacles pour la première journée du Festival Vivacité de Sotteville les Rouen

Vendredi 27 juin. Réunis en assemblée générale, les artistes ont decidé la grève ce vendredi à Sotteville. Les premières images de la Manif qui s'est deroulée à 18H30 sur les lieux intialement prévus pour l'inauguration. Ce soir les artistes continuent l'action sur Rouen où devait se dérouler l'ouverture de "l'Armada". Demain sera un autre jour de lutte sous une forme restant à déterminer.

L'équipe du fourneau.com en direct de Sotteville


Photos : lefourneau.com

Photos Lucie B.

 

Un pet sur une toile bien cirée

Sotteville lès Rouen, vendredi soir.

Les intermittents ont rendez-vous sur les quais de Rouen pour intervenir avant la pré-ouverture des plasticiens volants. « Don Quichotte » aura lieu…il affrontera quelques moulins à vent gonflables et autres monstres bien gonflés eux aussi.

Vendredi matin, AG, ça veut dire Assemblée Générale, ça veut dire aussi qu’on est assis en rond devant la cantine et que ceux qui n’ont pas trop peur de dire une grosse connerie peuvent prendre la parole. Tout y passe, le mec qui ouvre tout le temps sa gueule pour bien montrer qu’il est courageux et prêt à se battre avec tout le monde et même s’il faut tout de suite avec ceux qu’ en auraient envie, voire même ceux qu’en auraient pas envie mais maintenant tout de suite, ici, entre nous, à cause qu’il est énervé et qu’en plus il a de quoi. Du coup y m’ donnerai bien envie d’ me battre. Puis s’exprime émue une jeune fille vindicative de bonne élocution qu’on serait presque tenté d’écouter un peu si emportée par son frais élan révolutionnaire et la naturelle fougue de sa rêveuse jeunesse, elle n’entrait en transe et déclarait sur le champ que de toute façon il fallait refaire le monde entier, parce que pas mal de choses allaient pas bien dedans. Elle remportera l’unanimité des applaudissements moins mes deux mains qui elles se cramponnent au sol pour ne pas étrangler l’autre con qui veut encore ouvrir sa grande gueule . Plus tard un jeune poète suggèrera l’œil malicieux « ce soir y a l’Armada à Rouen, plus de quarante mille personnes… et avec quoi attache-t on les bateaux ? » Il fermera cette idée lumineuse d’un silence lourd et entendu. Dans ses mains tremblantes une cordelette d’un mètre cinquante laissait présager de grands actes de bravoure et une réussite certaine.
Après on a quand même mangé à la cantine mais seulement pasqu’on avait faim.

Vendredi après-midi, re AG ça veut dire re Assemblée Générale et qu’on se réasseoit au même endroit. Les ving tsix mil ouvrent le bal en disant qu’ils ne joueront pas ce soir, ils sont suivis par pas mal de monde puis la tendance s’inverse, le valeureux guerrier des Cousins ralliera beaucoup de monde à la cause gréviste en rappelant son passé ouvrier comme quoi l’usine ça a du bon parce qu’au moins là-bas on fait pas la grève « entre midi et deux » formule choc qui montre ses connaissances du monde militant et lui épargnera de montrer sa carte de syndiqué. Il ajoutera également qu’il faut des couilles et que par là même toux ceux qui hésitent un peu ou voudraient réfléchir une demie heure avant de trancher doivent en être dépourvus. C’est à ce moment que je décide de faire grève, persuadé que j’en ai bien encore deux d’une part et de l’autre je pense sincèrement que ce sera la seule action commune que l’on fera pour ce soir.

Faire la grève le premier jour c’est important, c’est accuser le choc et riposter vite de façon solidaire ; montrer que ça ne se passera pas comme ça. Montrer qu’on est debout et qu’on ne se couchera pas.
Nous ne défendrons pas que nos droits et nos salaires, nous défendrons également le droit du public à une culture diversifiée… des créations libres par des artistes libres… C’est pour cela que j’ai choisi de jouer dans la rue parce que c’est là que ça se passe et doit se passer.

Dans chaque pays dans toute culture à toute époque des souffles de pensées libres passent sur les populations étouffées, endormies, aveuglées dans leur illusion de confort de dictat.
Vendredi soir une pensée révolutionnaire se lit sur la tête des artistes présents. Je me dis ça au moins ça a du bon. Mais ne lisait-on pas la même chose ces derniers temps sur la face des profs, des cheminots, des routiers et des agriculteurs, Bové est déjà en taule NOM DE DIEU
Le seul danger que peuvent représenter les intermittents du spectacle en particulier et les artistes en général, c’est leur capacité à représenter le peuple, à le rassembler, à le fédérer.

C’est la seule crainte que peut avoir le gouvernement. Refuser de jouer c’est refuser le public c’est détruire soi-même une toute petite Babylone il en reste combien ? La grève générale a du bon en tant que symbole, dans la durée elle ne paralyse pas le centième de la SNC , ne bloque pas le millième des barrages routiers, n’atteint que faiblement l’économie, elle ne dérange pas la vie quotidienne comme la grève des profs et combien de temps l’ont-ils fait eux si nombreux avant de rejoindre les rangs déçus et appauvris. Si cet été de nombreux festivals sont annulés, à l’automne prochain et en conservant nos statuts tels qu’ils sont, une grande partie des intermittents et programmateurs auront déjà disparu, au-dessus, on se tape sur la cuisse !

Si on combat, on ne sous estime pas son adversaire, la grève était prévisible, nos charmants ministres ne sont pas des enfants de cœur, ne leur opposons pas des pensées de scout . Ils n’ont pas flanché sur les retraites ou vacillé sur le reste, en tant que gréviste, nous serons quantité négligeable . Ne nous privons pas de nos seuls moyens, nous dirions par là même que cela ne concerne que nous.
Samedi je suis prêt à jouer, qu’on vienne me boycotter je jouerai quand même, qu’on ne me paye pas je m’en fout.

Et je rêve naïf d’un festival qui se déroule apparemment normalement, j’imagine des fins de spectacle où les artistes savent enfin pourquoi ils ont joué, ils le disent après ; là le public est avec eux, ils lui donnent rendez-vous, ces artistes, au public, sur la place. Partout dans cet immense parc des spectateurs vivent cette tension, entendent ce message unanime, une excitation monte et dans la nuit , après les festivités, cinq mille spectateurs ou plus hurlent autour d’une caravane qui brûle dans la nuit. NOM DE DIEU ça c’est de la fête païenne, ça c’est du vrai bordel organisé comme on sait le faire, et surtout ça fait peur et ça a de l’impact, mais ce n’est qu’un rêve.

Samedi 18H. Dans le parc au trois quart vide il y a peu de spectateurs. Ceux qui sont là comprennent. Rares ceux qui se plaignent ou reprochent de ne pas jouer, ils comprennent.
Un plateau est improvisé. Les acteurs de la révolution gréviste prennent place. A côté de moi deux mémères un bob et une étiquette EN GREVE autour du cou. Elles applaudissent à la fin de chaque discours bien appuyé un peu comme si elles étaient dans ce public crétin des émissions de télé genre « c’est mon choix ». Burattini vient tenter d’expliquer pourquoi il préfère jouer alors qu’on lui a coupé le courant. Les gentilles mamies font « ouh…ouh… » on ne saura pas pourquoi il préfère jouer, on est un peu au cirque, ce soir elles rentreront calmement chez elles, peut-être prendront- elles des fourches et des pieux dans la nuit et marcheront en colonne romaine de mille demain matin sur Matignon. Aujourd’hui il est plus à craindre le silence des pantoufles que le bruit des bottes.

Notre pote syndicaliste bien décidé à expliquer ce qu’est la démocratie coupe le micro à Burat, je me retiens pour ne pas lui en mettre une en public et à titre d’exemple ; mais je n’irai pas prendre la parole non plus, pas par lâcheté mais simplement pour ne pas jeter trop d’huile sur un feu vacillant.
Ne laissons pas en plus à nos ennemis la satisfaction de nous voir nous entretuer.
Un jeune homme a également pris la parole pour dire que son pote est en tôle depuis hier soir avec sa copine qui s’est fait péter les dents par un CRS à l’Armada. J’aimais bien ce garçon , beaucoup de monde semblait s’en foutre.
Une chose m’a rassuré, Saunier Borel a parlé, il tremblait des jambes mais sa voix était ferme et décidée, c’est un vrai, les autres programmateurs étaient là aussi avec lui avec nous. On va peut-être commencer à pouvoir organiser quelque chose.

APPEL A LA GUERILLA, nous ne sommes pas des ouvriers, nous ne sommes pas assez nombreux, n’allons pas en rang nous faire botter le cul, utilisons notre indépendance, chacun ses armes, nous sommes poètes.
Enfin après on est allé brûler la caravane sur la place…C’est vrai que c’était émouvant et bien de l’avoir fait mais je crois qu’il n’y avait que trois cent ou trois cent cinquante spectateurs. Autant dire un truc qui n’émeut que nous.

Et je me dis bordel cinq heures plus tard on aurait été dix mille sur cette place à la regarder brûler et à hurler ensemble. Le soir il n’y avait plus sur la place que des papiers qui volaient…
Vendredi soir, une poignée d’intermittents et sympathisants décident de s’attaquer à l’Armada de Rouen , une jeune fille se cassera les dents sur un bouclier de CRS…et Don Quichotte donnait des grands coups de bâton dans un gros moulin à vent gonflable.

Martin Petitguyot, intermittent

Télécharger pour lire à tête reposée [rtf - 13ko] [pdf - 50ko]

 

Photos Caroline Raffin, Eileen Morizur

 

Photos Christine Lickel