Pendant quatre jours, une étrange créature a sillonné le Pays de Quimperlé... De commune en commune, la Chimère a observé les spectacles, mais aussi tout ce qui se joue autour : les rencontres, les bénévoles, les coulisses, les rires, les émotions et ces petits riens qui font la vie d’un festival. Sous la plume de Bernard et Philippe, elle raconte son périple et pose sur les humains et leurs drôles de rituels un regard curieux, tendre et malicieux. Bienvenue dans Les Carnets de la Chimère.
Les Carnets de la Chimère # 1 - Le fil de Scaër
Je ne sais plus depuis combien de temps je dormais.
Longtemps, sûrement. Le sommeil avait la forme des Rias : un lit d’eau, de vallées et de chemins creux, avec le vent pour couverture et les voix des humains pour berceuse.
Je sommeillais quelque part entre deux communes, entre deux histoires, quand quelque chose est venu me tirer de ma torpeur. Du mouvement, du brouhaha du côté du nord de la ville de Quimperlé où grouillaient des humains vêtus d’un vêtement noir floqué de jaune à mon effigie . On m’a susurré qu’il fallait
Ça palpitait, ça se retrouvait, ça s’interrogeait, ça se découvrait comme des petites fourmis en train de bâtir leur maison commune. Une dame à la tignasse blonde s’est mise à parler à la communauté et étrangement un silence respectueux s’est instauré. Elle dissertait, elle remerciait, elle encourageait sans que nul puisse la contredire tant que ce qu’elle disait était juste !
Durant le buffet qui a suivi, de nombreux convives parlait de lézard de la rue. Très surprenant car je n’avais vu aucun reptile dans la ville. En fin de soirée, deux cuisinières épluchaient des oignons. J’ai osé leur dire qu’elles allaient avoir du chagrin toute la nuit. L’une d’elle, Stéphanie, m’a répondu qu’on ne pouvait pas toujours pleurer de chagrin mais pleurer aussi d’émotion et de joie.
La joie de la fête qui se profile, certainement !
Le lendemain matin, la fête pouvait suivre son fil. J’ai trouvé celui-ci à Scaër.
Il y avait du monde. Beaucoup de monde dans ce grand champ. Le décompte de la foule, ponctué par le gong donnait le signal que la fête pouvait suivre son fil.
Place au spectacle Soka Tira Osoa !
Moi, je regardais tout.
Je suis une bête curieuse, après tout.
J’ai regardé les artistes se préparer. J’ai regardé les spectateurs attendre. Des gens qui se retrouvaient, qui se reconnaissaient, qui s’embrassaient. Des gens qui avaient l’air de savoir où ils allaient pour trouver ce qu’ils voulaient. Des enfants couraient. Des adultes parlaient déjà des spectacles à venir, d’autres semblaient simplement heureux d’être là. J’ai regardé cette étrange transformation qui s’opère lorsque le spectacle commence : les conversations s’éteignent peu à peu, les corps se rapprochent, les yeux se lèvent.
Il était là, le fil de la compagnie Basinga, un fil rouge fragile et parfaitement solide à la fois. Je me suis installée au milieu de cette foule pour vivre un spectacle aérien d’une émouvante humanité : le public participait à la levée de la structure en tirant sur ce fil rouge et accompagnait les artistes dans sa progression… Alors, moi aussi j’ai aidé à la mise en tension de la corde sur laquelle allait évoluer une jeune femme. « Il faut être nombreux pour être beaucoup » nous disait l’un des artistes. « Il faut que l’on soit tous l’air frais venu d’ailleurs »
Est-ce que tout le monde participe toujours ainsi à la construction d’un spectacle ? Est-ce toujours ainsi ? Est-ce que complicité et solidarité sont deux caractéristiques du genre humain ? J’espère avoir l’occasion de le savoir lors de ces quatre jours aux Rias !
Au début de l’après midi je me retrouve dans le flot humain qui se dirige vers l’ancien collège de la ville. Là se trouve une structure vite prise d’assaut par une demi-douzaine d’acrobates qui enchaîneront dans un décor de western, cerceaux, équilibres et portés, avec beaucoup de légèreté. La foule est là encore, immense.
Je vais être honnête : quand l’artiste est monté là-haut, j’ai fermé un œil. Puis les deux. Puis j’ai rouvert le gauche parce que je voulais quand même voir. Tout le monde regardait. Plus personne ne parlait. Même les enfants avaient arrêté de bouger. Et puis il l’a fait. Il a réussi à monter sur une selle de cheval en haut de la structure. Alors toute la place a fait : « Aaaaaah ». Puis elle a applaudi. Moi aussi. Je ne sais pas si c’était du soulagement ou de l’admiration. Peut-être les deux.
Je pensais alors que les spectacles servaient surtout à faire rire, rêver ou regarder des choses extraordinaires. Cet après midi, j’ai compris qu’ils pouvaient aussi poser des questions. Après le spectacle fort et émouvant À la ligne, les humains sont restés longtemps à discuter. Certains parlaient beaucoup. D’autres écoutaient. D’autres semblaient heureux d’avoir entendu quelque chose qu’ils n’avaient pas envie d’entendre. Une dame cachait ses yeux mouillés de larmes. Je suis partie avec une drôle de sensation dans le ventre.
Je me retrouve alors dans un autre univers avec Le Chienchien de Babaskerville. L’acteur proclame « Quand le personnage entre en scène, profitez-en pour la fermer ! ». Le ton est donné. Un boniment forain dans lequel Holmes et Watson utilisent quelques spectateurs et ne les ménagent pas.
Avec ces deux spectacles, je viens de passer de la dure évocation de la réalité du monde du travail à l’humour grinçant. Comment deux spectacles aussi différents peuvent autant me faire frémir les écailles ?
Et je passe ensuite à un univers vivant et participatif, mêlant danse et acrobaties. Les artistes de la compagnie Le Doux Supplice dansent, parfois comme des illuminés, et enchaînent des prouesses individuelles et collectives, se jouant de l’apesanteur. Je me laisse porter par l’énergie collective, la grâce et la poésie du mouvement. Le public est encore une fois au cœur de l’aventure et je me retrouve comme dix, puis vingt, puis une centaine de spectateurs dans ce qu’ils appellent un « Flash mob ». Boris, l’un des acteurs pose la question : « Est-ce que l’on peut changer le monde avec un spectacle ? »
Les rires, les sourires et les corps détendus me confortent dans cet espoir !
Il est déjà tard. La nuit est tombée et je m’approche du rideau dressé derrière un parterre de peluches. Les propos des acteurs m’amènent à m’immiscer dans les eaux tumultueuses de l’existence humaine. Je suis bouleversée par la justesse de ces voix d’enfants émanant de ces corps d’adultes. Que d’émotions !
Mais la journée a filé.
Le fil tendu par la Compagnie Basinga avait été mon chemin d’entrée. Mais désormais, je sais que d’autres fils existent : ceux qui relient les artistes aux spectateurs, les spectacles aux villages, les regards entre eux.
Ce soir, je retourne me coucher quelque part dans les Rias.
Mais je ne dormirai pas profondément.
Demain, il faudra repartir.
Il paraît que d’autres communes m’attendent.
Et j’ai bien l’intention de voir ce qu’elles cachent.
Les Carnets de la Chimère #2 - De Baye à Riec-sur-Bélon
J’ondule et serpente le long du fil qui me mène jusqu’à Baye où je viens découvrir Phoenix, une créature mythique comme moi. C’est un spectacle de la compagnie Marzouk qui s’est installée sur une place aujourd’hui sans voitures.
Je suis bluffée de constater que les gradins, installés par l’équipe de bénévoles, sont déjà pleins une heure trente avant le début de l’entrée des artistes.
Au fur et à mesure que les spectateurs affluent, je ne peux qu’être admirative du travail d’accueil, de patience voire d’abnégation des bénévoles chargés du placement des personnes. Ils sont le plus souvent remerciés mais, quelques rares fois, rabroués. Les gens arrivent par vagues, mais à un moment l’affluence est telle que ça bouchonne ! D’aucuns acceptent la frustration, quelques autres manifestant leur mécontentement.
Encore une fois j’ai tout observé.
Parce qu’un festival, ce ne sont pas seulement les spectacles.
Ce sont aussi les gens qui les regardent.
Ceux qui arrivent trop en avance en espérant que le spectacle commencera plus tôt. Ceux qui courent pour ne pas être en retard. Ceux qui s’installent directement par terre. Ceux qui connaissent déjà les Rias par cœur. Ceux qui viennent pour la première fois. Ceux qui disent « tu vas voir, c’est formidable » avant même que ça commence.
Et puis, installés, on s’offre du raisin de la maison, on lit un livre, le casse-croûte est sorti, un jeune homme partage ses sushis, et on s’interpelle, le journal du jour passant de mains en mains, une dame propose même du papier toilette au cas où !
C’est déjà le spectacle !
Et puis l’apparition d’un géomètre venant placer des repères parmi les gradins suffit à imposer le silence à cette foule. Quatre nouveaux acteurs le suivront. Le sujet de leur prestation est délicat, difficile, fréquemment politique ou très politisé.
Je découvre là encore qu’un spectacle sur les thèmes de démocratie, de catastrophe écologique ou de liberté peut transporter le public et l’inciter à se positionner aux questions et pièges tendus par les acteurs : « Accepter ou pas un projet immobilier tel que Phoenix c’est comme être pour ou contre la pizza à l’ananas » !
Même si la compagnie a choisi de rire de tout et surtout de nous-mêmes, les textes percutants et les scènes choc font que les spectateurs se sentent tous concernés par les propos. L’une des actrices crie :« Nos choix vont façonner nos paysages, soit on change, soit on crève ! »
Que dirais-je de ces formidables acteurs ? Quelle incroyable performance ! Changements de costumes incessants, improvisations liées aux réponses du public, ils vivent intensément leurs rôles. J’en reste admirative. Malgré les trois heures de spectacle, je n’ai pas eu un seul instant envie de bailler à Baye et ne me suis nullement écaillée sous la chaleur estivale.
Au cours de la soirée estivale à Tréméven, j’ai, à nouveau, fait la rencontre d’un bon nombre de personnes enchantées…
C’était le cas, quand Maëlle de la Compagnie Le Thyase a conté son existence dans un décor impromptu. Le fond de scène était un monument aux morts avec en arrière-plan le cimetière ; ça ne l’a pas empêchée d’entraîner le public dans des éclats de rire répétés, de l’entraîner dans des « oms » presque harmonieux, d’épiloguer sur les accords toltèques et d’expliciter son choix de la pilule rouge plutôt qu’une autre couleur…
C’était le cas encore quand les acteurs de Bravache ont revisité le récit de l’Iliade à leur manière dans un décor volontairement dépouillé et des costumes improbables… Ils ont enchaîné les scènes hilarantes et délirantes.
Une maman s’est inquiétée auprès de son jeune fils : « Oh, mais t’as eu peur ? ...quand même, un peu … ? Allez ... »
« Ben non, lui a-t-il répondu, c’était marrant et génial ! ...et j’étais tout devant ... »
Une fillette de 9 ans a commenté : « C’était bien mais y’avait des gros mots ! »
Un jeune garçon du même âge a ajouté : « J’ai adoré le moment où ils se bagarrent, y’a plejn de sang ! »
Les adultes n’étaient pas en reste : « J’ai pleuré de rire, c’est plein d’énergie » m’a confié Jennifer et son amie Anne, un peu plus âgée, a complété : « J’ai enfin tout compris de la guerre de Troie ».
Plus tard, dans la soirée, j’ai assisté à une scène, si ce n’est surréaliste, tout au moins bien surprenante. Alors que les gens s’étaient installés bien gentiment sur l’esplanade, certains étaient même assis sur leurs sièges pliants. Les premières décibels de Daft Punk et l’entrée en scène des Superbes ont tout bousculé et éclaté. Les gens se sont levés, comme dans un mouvement de panique, la plus grand nombre s’est massé vers la scène comme aux Vieilles Charrues quoi ! ...et quelques autres, plus âgés et/ou moins mobiles ont replié leurs sièges et, sans doute, fui la place…
Durant plus d’une heure, Group Berthe, a entraîné toutes générations confondues, quelques centaines de danseurs. Les visages étaient radieux, chacun-e se prêtait aux sollicitations des artistes :
– une succession de chorégraphies sur des rythmes et répertoires variés, de David Bowie à Anne Sylvestre, de Céline Dion à Tina Turner jusqu’au bal des pompiers
– un enchaînement de flash mobs et farandoles conclus en karaoké géant. …
Bref, une ambiance de feu … dans laquelle j’ai ondulé avec bonheur !
Je ne peux m’empêcher de partager cette petite anecdote : quelques heures auparavant, alors que j’avais dû m’isoler pour satisfaire un besoin bien naturel, j’avais pu apprécier, émanant d’une cabine voisine, les belles vocalises d’une charmante dame. Plus tard, dans la soirée, j’ai reconnu cette dame : elle chantait et dansait sur la scène dans la compagnie Superbe(s). Étonnant non ?
Ma journée se termine d’une façon vraiment originale.
Les humains continuent à m’étonner par leur inventivité même dans le choix des lieux de spectacles parfois totalement insolites !
Je me retrouve ainsi à la tombée de la nuit dans un bus à la destination inconnue ! C’est au pied d’un arbre bicentenaire que débute une déambulation nocturne au cœur d’une sombre forêt. A la lumière de lanternes, la colonne de participants est silencieuse, recueillie comme pour rendre hommage à Dame Nature... Le bruissement des feuilles mortes, le crissement des branches et l’éclatement des glands écrasés rendent l’atmosphère surnaturelle.
Soudain une partie de la procession s’égare, sans doute attirée par la féerie des reflets de la lune sur la ria. Le groupe se retrouve très vite pour écouter religieusement un récit intime et envoûtant. Je suis sous le charme, émue par la beauté et la sincérité du moment ! Une belle soirée suspendue, magique, qui questionne le rapport des hommes au sauvage !
Cette expérience unique fait encore vaciller mes repères et ouvre des brèches dans le regard que je porte sur ces humains. Les possibilités d’offrir des spectacles aussi originaux et bouleversants sont-elles donc immenses ?
La nuit va être courte. Ma tête de chimère commence à manquer sérieusement de lucidité.
Je regagne donc mon refuge, encore imprégnée du murmure des arbres, des lumières argentées dans la canopée et de cette étrange poésie humaine…
Cependant, une pointe de jalousie me tourmente… Ce soir une autre Créature a suscité l’intérêt du public !
Demain, il faudra repartir à la découverte de leurs inventions. Avec les humains, je commence à le comprendre, il faut toujours s’attendre à l’inattendu.
Mais pour l’heure, rideau. La chimère va se coucher.
Les Carnets de la Chimère #3 - De Guilligomarc’h à Clohars-Carnoët
La nuit fût courte !
C’est toute ensommeillée mais exaltée par la hâte de découvrir de nouveaux spectacles que je me dirige vers Guilliguilligomarc’h qui rime avec « chatouille-moi les nageoires ». Mon choix se porte sur Georgette K7, curieuse de découvrir cet appareil obsolète qui enregistre la voix des humains.
En préambule, le comédien pose son magnétophone à cassette sur une chaise et annonce : « Ce solo est toujours pour moi un bon petit vertige ! » Ça promet !
Nous voilà donc dans une atmosphère intimiste, au centre d’un joli petit parc arboré à écouter attentivement la voix enregistrée de Georgette, la mère de l’artiste, qui essaie de définir la notion de « spectacle » et son fonctionnement.
« Quels sont les éléments importants qui définissent un bon spectacle ? » lui demande son interlocuteur. Voilà un sujet qui m’intéresse fortement ! J’ouvre toutes grandes mes ouïes pour capter les réponses. J’apprends donc que, pour Georgette, l’essentiel est que les spectateurs soient contents, qu’il y ait un peu de nature autour du public, des bruits d’oiseaux, un tronc d’arbre et du soleil ! Ça tombe bien, c’est tout ce que nous avons devant les yeux.
Quelques personnes plient leur siège et quittent l’endroit. Le comédien lui-même doute : « Je sens que je ne sers à rien, pourtant j’ai des idées et puis j’insiste... ». Visiblement ce spectacle ne laisse pas indifférent : consternant pour les uns et jubilatoire pour les autres. En témoignent les mines affligées de certains et la banane des autres. Je commence à comprendre qu’avec ce type d’humour, on est toujours sur le fil du rasoir… Moi, j’ai beaucoup aimé !
Et peut-être que les spectacles ne sont pas seulement ce que les artistes mettent devant nous.
Peut-être qu’ils sont aussi ce que chacun apporte avec soi !
Les commentaires échangés après la fin du spectacle m’ont fait m’ébrouer d’aise : comme celui de cet enfant déclarant « c’était bien mais je ne voyais presque rien et je riais quand les autres rigolaient », ou ceux des adultes partageant leurs impressions : « ça fait sortir de sa zone de confort. », « Nous venons d’arriver au festival, nous pouvons ainsi entrer dans l’imaginaire tout en douceur. », « C’est un lieu magique, les propos de Georgette sont bienvenus, on ne s’attendait pas à ça. », « Cette nuit, je vais rêver que je serai capable de faire un spectacle. ».
Avant de quitter le lieu j’admire l’efficacité des bénévoles qui ont déjà démonté les gradins et fait place nette dans la joie et la bonne humeur ! Flûte, je n’aurais pas pu voir la Ligue des flûtistes. Mais il est temps de rejoindre une autre place pour suivre L’Odyssée par la compagnie Bravache.
Je rejoins le parking du bourg près de l’église où une foule enthousiaste s’est massée pour attendre les quatre jeunes acteurs de la compagnie. Ceux-ci arrivent simplement, discutent avec le public, expliquent le spectacle, mettent le chrono sur quarante minutes et leur « Odyssée » commence, revue et légèrement corrigée (eh, eh, eh...) par leurs soins. De trois seaux d’eau ils font une tempête, d’une chaise un radeau, d’un diadème une « Pénélope hop hop… Pénélope super nana ». Le reste est du même acabit.
Le public, conquis, se laisse manipuler par les acteurs et endosse sans broncher le rôle de moutons. Quelle aventure désopilante et encore une fois jubilatoire ! « J’en pleure de rire », me dit mon voisin ! « Quel humour décapant ! » me susurre un autre.
J’ai engagé la conversation avec quelques gamins du centre de loisirs de Langonnet et ils m’ont lâché les quelques mots suivants : « Super, saignant, un peu grossier, trop cool ». L’un deux a ajouté que je ressemblais à un axolotl. Je me suis renseignée, c’est une espèce de salamandre néoténique. Enchantée cousine !
Je n’ai hélas pas pu admirer le spectacle de la compagnie Le Grand O qui était joué en parallèle, pourtant ce n’était pas L’Envie qui me manquait, d’autant plus qu’une spectatrice, à la sortie de ce spectacle, me déclarait : « C’était super, ça chauffait le cœur » !
Sur le chemin du retour, j’ai croisé une jeune signaleuse près d’un parking qui confiait à un groupe de spectateurs que c’était assez facile de faire sortir les véhicules mais parfois plus délicat quand il faut les placer. « Ça ronchonne, mais ça obtempère ! ».
Gilet sur le dos, sourire aux lèvres et toujours prêts à renseigner, ces jeunes signaleurs des Rias jouent un rôle essentiel dans la vie du festival. Ils sont là pour rendre les déplacements plus simples, plus fluides et plus sereins.
Je trouve qu’à leur manière, ces jeunes font donc, eux aussi, partie du spectacle ! Ils ne sont pas sur scène, mais ils contribuent à ce que la scène puisse rencontrer son public.
Après avoir quitté les instants délirants et de folie à Guilligomarc’h, j’apprécie le calme d’une soirée de fin de vacances estivales en bord de mer au Pouldu.
Quelques personnes s’installent bien gentiment sur les gradins près du Musée dédié à Gauguin. Le spectacle est déjà devant mes yeux sans avoir débuté. Les artistes s’échauffent, en solo ou par couple, ils s’étirent, chantonnent même au son de musiques, révolutionnaires il me semble, mais feutrées. Tout au long du spectacle qui suivra, je vais admirer différents tableaux faits de chorégraphies, de mimes, de chants, d’images corporelles et sonores. Magnifique !
Le propos est sérieux et grave, les enchaînements laissent peu de place aux applaudissements, encore moins sans doute aux rires. Les spectateurs sont captivés et respectueux. Ils sont debout à la fin de la prestation pour une ovation tellement méritée.
Plus tard, en arrivant sur le site du spectacle Gaïa, je sursaute, craignant de me faire voler la vedette par un étrange animal métallique et mécanique au centre d’un plateau tournant. En fait, une fois dressé à la verticale, les écailles deviendront branches et c’est sur un arbre qu’évolueront quatre acrobates se jouant de la gravité sans aucune gravité, souriants, riant de leurs propres jeux.
Je retiens mon souffle. Ils grimpent, voltigent, s’accrochent, se suspendent et redescendent avec une aisance qui me laisse, moi, les nageoires toutes molles ! Une drôle de forêt prend vie sous nos yeux et, pendant quelques minutes, je ne sais plus très bien si je regarde des humains qui se prennent pour des oiseaux ou un arbre qui aurait décidé de se mettre à danser.
La nuit est maintenant bien installée et, après toutes ces aventures, mes petites pattes commencent sérieusement à réclamer une pause. Il faut dire qu’entre une mère qui révolutionne la définition du spectacle, une odyssée complètement déjantée, un axolotl qui sommeille en moi, un remake de la Commune de Paris et quatre acrobates qui défient la pesanteur, j’ai vécu une journée plutôt remuante !
Je quitte donc le festival avec la tête pleine de voix, de rires, de musique, d’images et de branches qui dansent.
Et je me dis que Georgette avait peut-être raison : pour qu’un spectacle soit réussi, il faut surtout que les spectateurs soient contents.Eh bien moi, ce soir, je le suis ! Il ne me reste plus qu’à aller me glisser dans mon petit coin de Chimère, fermer mes grandes ouïes et laisser toutes ces drôles d’images continuer leur spectacle dans mes rêves.
Demain, qui sait quelles nouvelles aventures viendront encore chatouiller mes nageoires ?
Les Carnets de la Chimère #4 - De Riec-sur-Bélon à Quimperlé
Au fil de l’eau, mon élément, j’ai pu, ce matin, remonter une ria jusqu’à Riec-sur-Bélon. Duo là ! m’attendait ici. Oserai-je dire, près de cette fontaine et de cette chapelle que la pluie, drue, a miraculeusement cessé une heure avant le spectacle.
Deux personnages improbables entrent en scène, un peu ébahis, naïfs, indécis. Deux personnages tendres et attachants flottant dans leurs pantalons trop grands. Ils tiennent à la main une grande valise mais pas n’importe laquelle … Elle a deux poignées. Ils sont reliés par un élastique extensible mais incassable et ils jouent avec cette relation : ce qui rapproche, ce qui gêne, ce qui fait rire ou parfois vaciller. Leurs regards ont peur de s’affronter. Je découvre grâce à leurs mimiques et leur gestuelle tout le panel d’émotions que peuvent ressentir les humains et tout ça sans un mot !
Les bénévoles, je les vois partout ! Affublés du beau tee-shirt à mon effigie — j’adore la couleur jaune ! — ils accueillent le public, placent les spectateurs, veillent à la sécurité, nourrissent les artistes, ravitaillent les bénévoles… ils savent tout faire ! On les reconnaît facilement : ils ont toujours un sourire, un plan dans la main, un téléphone qui sonne et quelqu’un qui leur demande : « Tu sais où c’est ? »
Et, pire encore… ils savent !
Ils sont à la fois sourire à l’accueil, GPS humain, vigile improvisé, petite main de la logistique, cantinier des artistes et ravitailleur officiel en café et en casse-croûte.
Mais alors… qu’est-ce qui leur prend ? Pourquoi accepter de courir partout, parfois tôt le matin, parfois tard le soir, au lieu de profiter tranquillement des spectacles ?
Corentin, venu de Toulouse, a trouvé la réponse : « Je m’éclate aux Rias ! » Artiste, il était déjà venu plusieurs fois au festival. Cette fois, il voulait voir ce qui se passe de l’autre côté du rideau.
Anouk, jeune lycéenne, a une motivation tout aussi imparable : elle se sent super bien… et surtout bien chouchoutée !
Et puis il y a Élisabeth, habituée des Rias, qui apprécie cette étrange sensation d’être à la fois accueillie et parfaitement à sa place. Tout est fluide, les infos arrivent au bon moment, c’est rodé… mais surtout pas blasé !
Alors, leur secret ? Peut-être simplement celui-ci : aux Rias, on vient donner de son temps… et on reçoit beaucoup en retour.
En début d’après midi, je suis sur l’esplanade du domaine de la Porte Neuve. L’Assemblée des Bourdons se met en place. Les nombreux spectateurs sont rassemblés autour de l’aire de danse.
Les chorégraphies vont s’y succéder au rythme de la viole de gambe et de la voix d’un stentor.
Je suis conquise… je me laisse emportée par le mouvement.
C’est un moment de grâce mêlant danses traditionnelles et modernes. « J’ai adoré ce mélange astucieux du traditionnel et du contemporain » m’a confié un spectateur ravi. « C’était génial, ils devraient proposer ce spectacle la nuit dans les bois ! » proposait une autre spectatrice. J’en ris sans pouvoir cacher ma langue bifide. Eh oui, Mireille, une bénévole, m’a affirmé que ma langue était bifide. On le voit sur les tee-shirts !
Je suis émerveillée de constater que tous les spectacles traversés depuis quatre jours se passent toujours sereinement. C’est sans doute grâce aussi à ces individus habillés de noir que l’on reconnaît grâce à leur talkie-walkie, leur rouleau de gaffer et leur regard qui cherche en permanence d’où vient ce petit bruit bizarre.
Les techniciens des Rias, c’est une espèce particulière. Ils arrivent avant tout le monde, repartent après tout le monde et, entre les deux, portent des trucs dont personne ne connaît le nom, branchent des câbles qui vont dans des endroits mystérieux, règlent des lumières, du son, des micros… et font disparaître les problèmes avant même que le public ne sache qu’ils existaient.
Leur phrase préférée ?
« T’inquiète, ça va le faire. »
Même quand, objectivement, ça ne devrait pas.
Ils sont capables de transformer une place, une cour, une rue ou un coin de campagne en véritable scène de spectacle. Avec trois projecteurs, quatre câbles, cinq rouleaux de gaffer et une bonne dose de débrouille.
Et surtout, ils ont un super-pouvoir : faire croire que tout est facile.
« On vit bien les Rias même si on ne voit pas beaucoup les spectacles. C’est une connexion entre le public, les bénévoles, les artistes et nous. » me glisse une technicienne.
Je me suis éclatée en fin de soirée devant l’hilarante et captivante L’autre Dame de Paris. J’ai surtout frémi à la conclusion de l’un des acteurs : « Notre fierté est d’exercer notre métier tant qu’il n’est pas encore mort ». Peut-être un appel à rester vigilant ?
Mais je crois que j’ai assez voyagé.
Quatre jours que je vole, que je nage, que je m’envole, que je me pose dans des champs, sur des places, au bord des étangs, dans des salles de sport, et même dans des rues !
Quatre jours que j’observe les humains.
Au début, j’avais des questions. Je me demandais si la complicité et la solidarité étaient vraiment des caractéristiques du genre humain.
J’ai vu des centaines de personnes tirer ensemble sur un fil pour permettre à une artiste de s’élever. J’ai vu des artistes prendre des risques en se faisant confiance. J’ai vu des inconnus rire ensemble, chanter ensemble, se taire ensemble. Alors oui, je crois que vous savez être solidaires.
Mais seulement quand vous vous rappelez que vous avez besoin les uns des autres.
Je me demandais aussi si tout le monde participait toujours à la construction d’un spectacle ? Je crois que j’ai compris que oui. Pas toujours en tirant sur une corde. Parfois simplement en étant là. En regardant, en écoutant, en applaudissant, en acceptant de se laisser surprendre.
Même celui qui ne monte pas sur scène fait partie de ce qui se passe.
Un spectacle n’existe peut-être jamais tout à fait sans ceux qui le regardent.
Et puis Boris m’a demandé :
« Est-ce qu’on peut changer le monde avec un spectacle ? »
Je ne sais toujours pas.
Mais j’ai vu des gens sortir d’un spectacle avec les yeux différents. J’ai vu des sujets difficiles devenir des conversations. J’ai vu des corps se détendre. Des inconnus rire ensemble.
Alors peut-être qu’un spectacle ne change pas le monde, mais il peut changer, pendant quelques minutes, la façon dont quelqu’un regarde le monde, et ça, ce n’est pas rien peut-être !
Alors je vais reprendre mon chemin.
Je vais retrouver mes vallées, mes rivières, mes terres et mes mers.
Je vous connais mieux maintenant, je sais qu’un jour, quelque part, un nouveau fil sera tendu.
Et qu’il faudra bien que quelqu’un vienne le tenir.
À bientôt, les Rias.
Votre Chimère.
























