Je ne sais plus depuis combien de temps je dormais.
Longtemps, sûrement. Le sommeil avait la forme des Rias : un lit d’eau, de vallées et de chemins creux, avec le vent pour couverture et les voix des humains pour berceuse.
Je sommeillais quelque part entre deux communes, entre deux histoires, quand quelque chose est venu me tirer de ma torpeur. Du mouvement, du brouhaha du côté du nord de la ville de Quimperlé où grouillaient des humains vêtus d’un vêtement noir floqué de jaune à mon effigie . On m’a susurré qu’il fallait dire « bénévoles ».
Ça palpitait, ça se retrouvait, ça s’interrogeait, ça se découvrait comme des petites fourmis en train de bâtir leur maison commune. Une dame à la tignasse blonde s’est mise à parler à la communauté et étrangement un silence respectueux s’est instauré. Elle dissertait, elle remerciait, elle encourageait sans que nul puisse la contredire tant que ce qu’elle disait était juste !
Durant le buffet qui a suivi, de nombreux convives parlait de lézard de la rue. Très surprenant car je n’avais vu aucun reptile dans la ville. En fin de soirée, deux cuisinières épluchaient des oignons. J’ai osé leur dire qu’elles allaient avoir du chagrin toute la nuit. L’une d’elle, Stéphanie, m’a répondu qu’on ne pouvait pas toujours pleurer de chagrin mais pleurer aussi d’émotion et de joie.
La joie de la fête qui se profile, certainement !
Le lendemain matin, la fête pouvait suivre son fil. J’ai trouvé celui-ci à Scaër.
Il y avait du monde. Beaucoup de monde dans ce grand champ. Le décompte de la foule, ponctué par le gong donnait le signal que la fête pouvait suivre son fil.
Place au spectacle Soka Tira Osoa !
Moi, je regardais tout.
Je suis une bête curieuse, après tout.
J’ai regardé les artistes se préparer. J’ai regardé les spectateurs attendre. Des gens qui se retrouvaient, qui se reconnaissaient, qui s’embrassaient. Des gens qui avaient l’air de savoir où ils allaient pour trouver ce qu’ils voulaient. Des enfants couraient. Des adultes parlaient déjà des spectacles à venir, d’autres semblaient simplement heureux d’être là. J’ai regardé cette étrange transformation qui s’opère lorsque le spectacle commence : les conversations s’éteignent peu à peu, les corps se rapprochent, les yeux se lèvent.
Il était là, le fil de la compagnie Basinga, un fil rouge fragile et parfaitement solide à la fois. Je me suis installée au milieu de cette foule pour vivre un spectacle aérien d’une émouvante humanité : le public participait à la levée de la structure en tirant sur ce fil rouge et accompagnait les artistes dans sa progression… Alors, moi aussi j’ai aidé à la mise en tension de la corde sur laquelle allait évoluer une jeune femme. « Il faut être nombreux pour être beaucoup » nous disait l’un des artistes. « Il faut que l’on soit tous l’air frais venu d’ailleurs »
Est-ce que tout le monde participe toujours ainsi à la construction d’un spectacle ? Est-ce toujours ainsi ? Est-ce que complicité et solidarité sont deux caractéristiques du genre humain ? J’espère avoir l’occasion de le savoir lors de ces quatre jours aux Rias !
Au début de l’après midi je me retrouve dans le flot humain qui se dirige vers l’ancien collège de la ville. Là se trouve une structure vite prise d’assaut par une demi-douzaine d’acrobates qui enchaîneront dans un décor de western, cerceaux, équilibres et portés, avec beaucoup de légèreté. La foule est là encore, immense.
Je vais être honnête : quand l’artiste est monté là-haut, j’ai fermé un œil. Puis les deux. Puis j’ai rouvert le gauche parce que je voulais quand même voir. Tout le monde regardait. Plus personne ne parlait. Même les enfants avaient arrêté de bouger. Et puis il l’a fait. Il a réussi à monter sur une selle de cheval en haut de la structure. Alors toute la place a fait : « Aaaaaah ». Puis elle a applaudi. Moi aussi. Je ne sais pas si c’était du soulagement ou de l’admiration. Peut-être les deux.
Je pensais alors que les spectacles servaient surtout à faire rire, rêver ou regarder des choses extraordinaires. Cet après midi, j’ai compris qu’ils pouvaient aussi poser des questions. Après le spectacle fort et émouvant À la ligne, les humains sont restés longtemps à discuter. Certains parlaient beaucoup. D’autres écoutaient. D’autres semblaient heureux d’avoir entendu quelque chose qu’ils n’avaient pas envie d’entendre. Une dame cachait ses yeux mouillés de larmes. Je suis partie avec une drôle de sensation dans le ventre.
Je me retrouve alors dans un autre univers avec Le Chienchien de Babaskerville. L’acteur proclame « Quand le personnage entre en scène, profitez-en pour la fermer ! ». Le ton est donné. Un boniment forain dans lequel Holmes et Watson utilisent quelques spectateurs et ne les ménagent pas.
Avec ces deux spectacles, je viens de passer de la dure évocation de la réalité du monde du travail à l’humour grinçant. Comment deux spectacles aussi différents peuvent autant me faire frémir les écailles ?
Et je passe ensuite à un univers vivant et participatif, mêlant danse et acrobaties. Les artistes de la compagnie Le Doux Supplice dansent, parfois comme des illuminés, et enchaînent des prouesses individuelles et collectives, se jouant de l’apesanteur. Je me laisse porter par l’énergie collective, la grâce et la poésie du mouvement. Le public est encore une fois au cœur de l’aventure et je me retrouve comme dix, puis vingt, puis une centaine de spectateurs dans ce qu’ils appellent un « Flash mob ». Boris, l’un des acteurs pose la question : « Est-ce que l’on peut changer le monde avec un spectacle ? »
Les rires, les sourires et les corps détendus me confortent dans cet espoir !
Il est déjà tard. La nuit est tombée et je m’approche du rideau dressé derrière un parterre de peluches. Les propos des acteurs m’amènent à m’immiscer dans les eaux tumultueuses de l’existence humaine. Je suis bouleversée par la justesse de ces voix d’enfants émanant de ces corps d’adultes. Que d’émotions !
Mais la journée a filé.
Le fil tendu par la Compagnie Basinga avait été mon chemin d’entrée. Mais désormais, je sais que d’autres fils existent : ceux qui relient les artistes aux spectateurs, les spectacles aux villages, les regards entre eux.
Ce soir, je retourne me coucher quelque part dans les Rias.
Mais je ne dormirai pas profondément.
Demain, il faudra repartir.
Il paraît que d’autres communes m’attendent.
Et j’ai bien l’intention de voir ce qu’elles cachent.








