J’ondule et serpente le long du fil qui me mène jusqu’à Baye où je viens découvrir Phoenix, une créature mythique comme moi. C’est un spectacle de la compagnie Marzouk qui s’est installée sur une place aujourd’hui sans voitures.
Je suis bluffée de constater que les gradins, installés par l’équipe de bénévoles, sont déjà pleins une heure trente avant le début de l’entrée des artistes.
Au fur et à mesure que les spectateurs affluent, je ne peux qu’être admirative du travail d’accueil, de patience voire d’abnégation des bénévoles chargés du placement des personnes. Ils sont le plus souvent remerciés mais, quelques rares fois, rabroués. Les gens arrivent par vagues, mais à un moment l’affluence est telle que ça bouchonne ! D’aucuns acceptent la frustration, quelques autres manifestant leur mécontentement.
Encore une fois j’ai tout observé.
Parce qu’un festival, ce ne sont pas seulement les spectacles.
Ce sont aussi les gens qui les regardent.
Ceux qui arrivent trop en avance en espérant que le spectacle commencera plus tôt. Ceux qui courent pour ne pas être en retard. Ceux qui s’installent directement par terre. Ceux qui connaissent déjà les Rias par cœur. Ceux qui viennent pour la première fois. Ceux qui disent « tu vas voir, c’est formidable » avant même que ça commence.
Et puis, installés, on s’offre du raisin de la maison, on lit un livre, le casse-croûte est sorti, un jeune homme partage ses sushis, et on s’interpelle, le journal du jour passant de mains en mains, une dame propose même du papier toilette au cas où !
C’est déjà le spectacle !
Et puis l’apparition d’un géomètre venant placer des repères parmi les gradins suffit à imposer le silence à cette foule. Quatre nouveaux acteurs le suivront. Le sujet de leur prestation est délicat, difficile, fréquemment politique ou très politisé.
Je découvre là encore qu’un spectacle sur les thèmes de démocratie, de catastrophe écologique ou de liberté peut transporter le public et l’inciter à se positionner aux questions et pièges tendus par les acteurs : « Accepter ou pas un projet immobilier tel que Phoenix c’est comme être pour ou contre la pizza à l’ananas » !
Même si la compagnie a choisi de rire de tout et surtout de nous-mêmes, les textes percutants et les scènes choc font que les spectateurs se sentent tous concernés par les propos. L’une des actrices crie :« Nos choix vont façonner nos paysages, soit on change, soit on crève ! »
Que dirais-je de ces formidables acteurs ? Quelle incroyable performance ! Changements de costumes incessants, improvisations liées aux réponses du public, ils vivent intensément leurs rôles. J’en reste admirative. Malgré les trois heures de spectacle, je n’ai pas eu un seul instant envie de bailler à Baye et ne me suis nullement écaillée sous la chaleur estivale.
Au cours de la soirée estivale à Tréméven, j’ai, à nouveau, fait la rencontre d’un bon nombre de personnes enchantées…
C’était le cas, quand Maëlle de la Compagnie Le Thyase a conté son existence dans un décor impromptu. Le fond de scène était un monument aux morts avec en arrière-plan le cimetière ; ça ne l’a pas empêchée d’entraîner le public dans des éclats de rire répétés, de l’entraîner dans des « oms » presque harmonieux, d’épiloguer sur les accords toltèques et d’expliciter son choix de la pilule rouge plutôt qu’une autre couleur…
C’était le cas encore quand les acteurs de Bravache ont revisité le récit de l’Iliade à leur manière dans un décor volontairement dépouillé et des costumes improbables… Ils ont enchaîné les scènes hilarantes et délirantes.
Une maman s’est inquiétée auprès de son jeune fils : « Oh, mais t’as eu peur ? ...quand même, un peu … ? Allez ... »
« Ben non, lui a-t-il répondu, c’était marrant et génial ! ...et j’étais tout devant ... »
Une fillette de 9 ans a commenté : « C’était bien mais y’avait des gros mots ! »
Un jeune garçon du même âge a ajouté : « J’ai adoré le moment où ils se bagarrent, y’a plejn de sang ! »
Les adultes n’étaient pas en reste : « J’ai pleuré de rire, c’est plein d’énergie » m’a confié Jennifer et son amie Anne, un peu plus âgée, a complété : « J’ai enfin tout compris de la guerre de Troie ».
Plus tard, dans la soirée, j’ai assisté à une scène, si ce n’est surréaliste, tout au moins bien surprenante. Alors que les gens s’étaient installés bien gentiment sur l’esplanade, certains étaient même assis sur leurs sièges pliants. Les premières décibels de Daft Punk et l’entrée en scène des Superbes ont tout bousculé et éclaté. Les gens se sont levés, comme dans un mouvement de panique, la plus grand nombre s’est massé vers la scène comme aux Vieilles Charrues quoi ! ...et quelques autres, plus âgés et/ou moins mobiles ont replié leurs sièges et, sans doute, fui la place…
Durant plus d’une heure, Group Berthe, a entraîné toutes générations confondues, quelques centaines de danseurs. Les visages étaient radieux, chacun-e se prêtait aux sollicitations des artistes :
– une succession de chorégraphies sur des rythmes et répertoires variés, de David Bowie à Anne Sylvestre, de Céline Dion à Tina Turner jusqu’au bal des pompiers
– un enchaînement de flash mobs et farandoles conclus en karaoké géant. …
Bref, une ambiance de feu … dans laquelle j’ai ondulé avec bonheur !
Je ne peux m’empêcher de partager cette petite anecdote : quelques heures auparavant, alors que j’avais dû m’isoler pour satisfaire un besoin bien naturel, j’avais pu apprécier, émanant d’une cabine voisine, les belles vocalises d’une charmante dame. Plus tard, dans la soirée, j’ai reconnu cette dame : elle chantait et dansait sur la scène dans la compagnie Superbe(s). Étonnant non ?
Ma journée se termine d’une façon vraiment originale.
Les humains continuent à m’étonner par leur inventivité même dans le choix des lieux de spectacles parfois totalement insolites !
Je me retrouve ainsi à la tombée de la nuit dans un bus à la destination inconnue ! C’est au pied d’un arbre bicentenaire que débute une déambulation nocturne au cœur d’une sombre forêt. A la lumière de lanternes, la colonne de participants est silencieuse, recueillie comme pour rendre hommage à Dame Nature... Le bruissement des feuilles mortes, le crissement des branches et l’éclatement des glands écrasés rendent l’atmosphère surnaturelle.
Soudain une partie de la procession s’égare, sans doute attirée par la féerie des reflets de la lune sur la ria. Le groupe se retrouve très vite pour écouter religieusement un récit intime et envoûtant. Je suis sous le charme, émue par la beauté et la sincérité du moment ! Une belle soirée suspendue, magique, qui questionne le rapport des hommes au sauvage !
Cette expérience unique fait encore vaciller mes repères et ouvre des brèches dans le regard que je porte sur ces humains. Les possibilités d’offrir des spectacles aussi originaux et bouleversants sont-elles donc immenses ?
La nuit va être courte. Ma tête de chimère commence à manquer sérieusement de lucidité.
Je regagne donc mon refuge, encore imprégnée du murmure des arbres, des lumières argentées dans la canopée et de cette étrange poésie humaine…
Cependant, une pointe de jalousie me tourmente… Ce soir une autre Créature a suscité l’intérêt du public !
Demain, il faudra repartir à la découverte de leurs inventions. Avec les humains, je commence à le comprendre, il faut toujours s’attendre à l’inattendu.
Mais pour l’heure, rideau. La chimère va se coucher.




