Au fil de l’eau, mon élément, j’ai pu, ce matin, remonter une ria jusqu’à Riec-sur-Bélon. Duo là ! m’attendait ici. Oserai-je dire, près de cette fontaine et de cette chapelle que la pluie, drue, a miraculeusement cessé une heure avant le spectacle.
Deux personnages improbables entrent en scène, un peu ébahis, naïfs, indécis. Deux personnages tendres et attachants flottant dans leurs pantalons trop grands. Ils tiennent à la main une grande valise mais pas n’importe laquelle … Elle a deux poignées. Ils sont reliés par un élastique extensible mais incassable et ils jouent avec cette relation : ce qui rapproche, ce qui gêne, ce qui fait rire ou parfois vaciller. Leurs regards ont peur de s’affronter. Je découvre grâce à leurs mimiques et leur gestuelle tout le panel d’émotions que peuvent ressentir les humains et tout ça sans un mot !
Les bénévoles, je les vois partout ! Affublés du beau tee-shirt à mon effigie — j’adore la couleur jaune ! — ils accueillent le public, placent les spectateurs, veillent à la sécurité, nourrissent les artistes, ravitaillent les bénévoles… ils savent tout faire ! On les reconnaît facilement : ils ont toujours un sourire, un plan dans la main, un téléphone qui sonne et quelqu’un qui leur demande : « Tu sais où c’est ? »
Et, pire encore… ils savent !
Ils sont à la fois sourire à l’accueil, GPS humain, vigile improvisé, petite main de la logistique, cantinier des artistes et ravitailleur officiel en café et en casse-croûte.
Mais alors… qu’est-ce qui leur prend ? Pourquoi accepter de courir partout, parfois tôt le matin, parfois tard le soir, au lieu de profiter tranquillement des spectacles ?
Corentin, venu de Toulouse, a trouvé la réponse : « Je m’éclate aux Rias ! » Artiste, il était déjà venu plusieurs fois au festival. Cette fois, il voulait voir ce qui se passe de l’autre côté du rideau.
Anouk, jeune lycéenne, a une motivation tout aussi imparable : elle se sent super bien… et surtout bien chouchoutée !
Et puis il y a Élisabeth, habituée des Rias, qui apprécie cette étrange sensation d’être à la fois accueillie et parfaitement à sa place. Tout est fluide, les infos arrivent au bon moment, c’est rodé… mais surtout pas blasé !
Alors, leur secret ? Peut-être simplement celui-ci : aux Rias, on vient donner de son temps… et on reçoit beaucoup en retour.
En début d’après midi, je suis sur l’esplanade du domaine de la Porte Neuve. L’Assemblée des Bourdons se met en place. Les nombreux spectateurs sont rassemblés autour de l’aire de danse.
Les chorégraphies vont s’y succéder au rythme de la viole de gambe et de la voix d’un stentor.
Je suis conquise… je me laisse emportée par le mouvement.
C’est un moment de grâce mêlant danses traditionnelles et modernes. « J’ai adoré ce mélange astucieux du traditionnel et du contemporain » m’a confié un spectateur ravi. « C’était génial, ils devraient proposer ce spectacle la nuit dans les bois ! » proposait une autre spectatrice. J’en ris sans pouvoir cacher ma langue bifide. Eh oui, Mireille, une bénévole, m’a affirmé que ma langue était bifide. On le voit sur les tee-shirts !
Je suis émerveillée de constater que tous les spectacles traversés depuis quatre jours se passent toujours sereinement. C’est sans doute grâce aussi à ces individus habillés de noir que l’on reconnaît grâce à leur talkie-walkie, leur rouleau de gaffer et leur regard qui cherche en permanence d’où vient ce petit bruit bizarre.
Les techniciens des Rias, c’est une espèce particulière. Ils arrivent avant tout le monde, repartent après tout le monde et, entre les deux, portent des trucs dont personne ne connaît le nom, branchent des câbles qui vont dans des endroits mystérieux, règlent des lumières, du son, des micros… et font disparaître les problèmes avant même que le public ne sache qu’ils existaient.
Leur phrase préférée ?
« T’inquiète, ça va le faire. »
Même quand, objectivement, ça ne devrait pas.
Ils sont capables de transformer une place, une cour, une rue ou un coin de campagne en véritable scène de spectacle. Avec trois projecteurs, quatre câbles, cinq rouleaux de gaffer et une bonne dose de débrouille.
Et surtout, ils ont un super-pouvoir : faire croire que tout est facile.
« On vit bien les Rias même si on ne voit pas beaucoup les spectacles. C’est une connexion entre le public, les bénévoles, les artistes et nous. » me glisse une technicienne.
Je me suis éclatée en fin de soirée devant l’hilarante et captivante L’autre Dame de Paris. J’ai surtout frémi à la conclusion de l’un des acteurs : « Notre fierté est d’exercer notre métier tant qu’il n’est pas encore mort ». Peut-être un appel à rester vigilant ?
Mais je crois que j’ai assez voyagé.
Quatre jours que je vole, que je nage, que je m’envole, que je me pose dans des champs, sur des places, au bord des étangs, dans des salles de sport, et même dans des rues !
Quatre jours que j’observe les humains.
Au début, j’avais des questions. Je me demandais si la complicité et la solidarité étaient vraiment des caractéristiques du genre humain.
J’ai vu des centaines de personnes tirer ensemble sur un fil pour permettre à une artiste de s’élever. J’ai vu des artistes prendre des risques en se faisant confiance. J’ai vu des inconnus rire ensemble, chanter ensemble, se taire ensemble. Alors oui, je crois que vous savez être solidaires.
Mais seulement quand vous vous rappelez que vous avez besoin les uns des autres.
Je me demandais aussi si tout le monde participait toujours à la construction d’un spectacle ? Je crois que j’ai compris que oui. Pas toujours en tirant sur une corde. Parfois simplement en étant là. En regardant, en écoutant, en applaudissant, en acceptant de se laisser surprendre.
Même celui qui ne monte pas sur scène fait partie de ce qui se passe.
Un spectacle n’existe peut-être jamais tout à fait sans ceux qui le regardent.
Et puis Boris m’a demandé :
« Est-ce qu’on peut changer le monde avec un spectacle ? »
Je ne sais toujours pas.
Mais j’ai vu des gens sortir d’un spectacle avec les yeux différents. J’ai vu des sujets difficiles devenir des conversations. J’ai vu des corps se détendre. Des inconnus rire ensemble.
Alors peut-être qu’un spectacle ne change pas le monde, mais il peut changer, pendant quelques minutes, la façon dont quelqu’un regarde le monde, et ça, ce n’est pas rien peut-être !
Alors je vais reprendre mon chemin.
Je vais retrouver mes vallées, mes rivières, mes terres et mes mers.
Je vous connais mieux maintenant, je sais qu’un jour, quelque part, un nouveau fil sera tendu.
Et qu’il faudra bien que quelqu’un vienne le tenir.
À bientôt, les Rias.
Votre Chimère.





